A Travers l'Algerie - Souvenirs de l'Excursion Parlementaire - Septembre-Octobre 1879

EN KABYLIE
Notre caravane. — Aspect de la Kabylie. — Chellata.
L’Asif Tifilkout. — Hommes et femmes kabyles.
Tifilkout. — La vie kabyle. — Merveilles de culture.
— Chez Mohamed Saïd-ben-Tahar. — Surprises.
— Fort-National.

J’avais un vif désir de traverser la grande Kabylie.Si souvent j’avais entendu opposer le Berbère à l’Arabeque je voulais le voir dans la contrée où il a le mieux gardé son originalité. Le voyage nécessitait deux journées de mulet, et cette fatigue nouvelle avait fait reculer quelques députés dont les fourgons éprouvaient déjà suffi samment l’âge. L’itinéraire de la caravane avait donc été tracé de façon à suivre les grandes routes, et les grandes routes contournent la Kabylie sans y pénétrer. Ayant trouvé dans M. David un charmant
compagnon décidé comme moi à ne point perdre l’occasion de voir un pays célèbre et que l’on visite trop peu, nous quittâmes la caravane pour quelques jours, et nous allâmes à Fort-National par le col de Chellata. Combien je me félicite aujourd’hui de ma résolution et quelle étonnante variété d’aspects présente l’Algérie ! On n’a pas à y craindre la satiété des paysages. Les plantureuses vallées du Tell, les plateaux nus, les déserts, les oasis, la montagneuse Kabylie, autant de régions entièrement différentes. Je voudrais que tous les arabophages qui rêvent l’extermination des indigènes  allassent passer quelques jours dans ce dernier pays. Ils en reviendraient avec d’autres opinions. Le capitaine Leroux, chef du bureau arabe d’Abbou, prépare avec un cordial empressement notre petite expédition. Il envoie un spahi en avant pour nous faire préparer les vivres et le coucher dans les villages où nous nous arrêterons. Un autre spahi nous servira de guide. C’est un grand gaillard aux gestes lents et solennels, dont la barbe et les cheveux sont du plus beau roux. Notre train se compose de deux mules pour nous, une pour le guide, deux pour les muletiers et une pour les bagages. On a un muletier et un mulet pour trois francs par jour, ce qui permet de voyager à bon marché. Le cheval du spahi nous accompagne, et, sans cavalier, libre, trotte comme un chien autour de notre troupe. Les selles sont larges comme les selles des écuyers de cirque, elles vous tiennent les genoux très écartés, il n’y a point d’étriers ; on passe simplemen les pieds dans les coins des tellis jetés par-dessus labête. Je recommande cet attirail aux acrobates qui étudient la dislocation, mais quelle torture pour un simple voyageur ! Au bout de quelques heures on a les jambes plus courbaturées que si on avait subi le supplice du brodequin.


Nos muletiers, poussent leur cri guttural : Arrhi ! et nous nous mettons en route. Je veux prendre la bride de ma mule pour la guider, mais la bonne bête n’aime pas les avis et va donner droit dans une haie. Ce départ, je le confesse à ma honte, dut passablement compromettre notre prestige aux yeux des indigènes que j’entendais rire franchement derrière moi. Je laissai dès lors ma monture aller à sa guise, et nous fûmes bons amis. Quand elle ralentissait le pas, je me contentais de fui battre les épaules des talons comme j’avais vu faire aux Arabes. A part la manie commune à toute la race de choisir son chemin aussi près que possible du bord des précipices, cep qui ne laisse pas que de donner des émotions à un novice, je n’ai rien à lui reprocher. Elle était pleine de vaillance et avait le pied très sûr. Notre spahi se tenait en avant; David lui avait confi é son parapluie, et, la journée étant claire et chaude, il n’avait rien trouvé de mieux que de l’ouvrir. Ce grand diable, solennel comme un marabout, drapé dans un splendide burnous rouge et s’abritant sous un parapluie couleur prunelle, nous mit en bonne humeur. De Bougie à Akbou nous avions longé la chaîne du Djurdjura, qui ne répond guère à l’idée qu’on se fait d’une montagne. Peu de rochers, point d’escarpements, des cultures et des plantations d’arbres fruitiers. presqu3 jusqu’au sommet. D’Akbou, nous nous engageons directement dans la montagne. Un sentier très-raide nous conduit en deux heures au col de Chellata. On monte à travers les oliviers et les fi guiers. Des moutons et des chèvres paissent, sous les fi guiers, les feuilles sèches qu’on entend

craquer sous leurs dents ; d’autres troupeaux se reposent à l’ombre plus épaisse des oliviers ; des bergers chantent ou jouent d’une petite fl ûte en roseau. Partout des sources, fortune et vie de ce pays, rayent les pentes rouges de leur petit ruban argenté. A mi-côte sont perchés quelques villages. On a un avant-goût de la grande Kabylie. En nous retournant, nous apercevons à nos pieds la grande vallée de l’Oued-Sahel, au milieu de laquelle le piton isolé d’Akbou s’élève comme un formidable pain de sucre. Dans le fond, les lignes tourmentées du massif des Babors font songer à une mer irritée aux vagues pointues.

Aux approches du col, les plantations cessent. De etouffes de diss jaillissent du milieu des rochers, si drues que, de la plaine, nous les prenions pour des buissons rabougris. C’est une herbe très-verte, rêche et coupante comme nos herbes de marais, et les troupeaux n’y goûtent que quand l’hiver les a affamés. Le pic de Tizibert, pareil à une vieille muraille qui s’écroule, domine le passage à droite. Le col franchi, l’admirable panorama de la Kabylie se déroule sous nos yeux, limité à gauchepar les pics décharnés du Djurdjura et s’étendant à perte de vue de tous les autres côtés. C’est un écheveau de montagnes si embrouillé qu’on n’y reconnaît aucune ligne générale ; les lignes capitonnées par la terre végétale en sont fort adoucies. Des milliers et des milliers d’arbres, isolés les uns des autres, tigrent leurs flancs de leurs masses vertes dont une ombre noire prolonge la silhouette sur le sol. D’étroits et profonds

vallons, noyés d’ombre et de fraîcheur, les sillonnent. De tous côtés on aperçoit des villages ; tantôt leurs maisons blanches sont perchées sur les crêtes, plus serrées que des mouettes sur un rocher; tantôt elles s’entassent les unes par-dessus les autres dans un pli de terrain, à mi-côte comme les quartiers de roc que les eaux roulent dans un creux. Jamais elles ne descendent jusqu’au fond des vallées, d’où la crainte de la fi èvre et de la servitude écartait les Kabyles. Le beau soleil fait resplendir ces villages comme des blocs de marbre, on pourrait croire que ce sont des groupes de petites villas au milieu d’un immense verger. Émerveillés, nous nous exclamions, David et moi : Voyez donc ! Encore un Encore un! C’est en vain que nous essayâmes de les compter; nous en oubliions toujours quelques-uns quinous obligeaient à recommencer. On dit qu’on en voit une soixantaine. Involontairement, en présence de ce pays où tout atteste le labeur patient de l’homme, on se prend à songer aux misérables gourbis arabes, que l’on a vus à quelque distance de là, déshonorant les terres les plus fertiles de l’Algérie, et on commence à comprendre la différence qu’il y a entre les deux races. Le premier village que l’on rencontre, Chellata, ne prépare pas à cette bonne impression. C’est un des plus misérables, en même temps que l’un des plus célèbres de la Kabylie. Les petites maisons en pierre, contrairement à ce que nous avons vu dans le reste du pays,ne sont pas crépies, et des amas de moellons que l’on rencontre à chaque pas leur donnent l’air d’être à demi

ruinées. Nous nous y sommes cependant arrêtés pour visiter la zaouïa dont on prononce, avec vénération le nom dans toute l’Afrique septentrionale. Une zaouïa est la sépulture d’un personnage vénéré ou d’une famille illustre, auprès de laquelle se crée généralement une école. Sur la réputation de celle de Chellata et d’après ce qu’on m’en avait dit, je m’attendais à trouver de beaux tombeaux et des bâtiments considérables. Quelle déception ! Nous avons vu une cour assez grande, dallée de larges pierres, ombragée de deux grands noyers, au milieu de laquelle se trouvaient quelques planches noircies et usées par le temps et ressemblant assez à des caisses rectangulaires dont on aurait enlevé le couvercle.Voilà les tombeaux des ancêtres d’Ali Cherif. Où sont les grands architectes mauresques de Tlemcen et de l’Espagne ?

Quant à l’école, c’est une sorte de hangar qui occupe un côté de la cour. Il est divisé en cinq ou six compartiments, et le toit en tuiles est si bas, qu’un homme de haute taille ne s’y tiendrait pas debout. Il y a actuellement cent vingt talebs, jeunes gens de vingt à trente ans. Ils payent pour les leçons de leurs maîtres et pour leur nourriture la modique somme de onze francs; la zaouïa se soutient surtout par les dons que lui font les personnes pieuses et par les aumônes que quelques-unsde ses marabouts recueillent parmi les musulmans. Une cinquantaine, d’élèves étaient dispersés dans le hangar et sur les dalles de la cour dans toutes les postures que peut prendre un homme couché ou assis.. Ils tenaient

devant eux une planchette en bois sur laquelle étaient écrits des textes arabes qu’ils lisent à haute voix et trèsvite, jusqu’à ce qu’ils les sachent par coeur. On eût dit un énorme essaim de bourdons. Ils apprennent ainsi le Coran et un peu de grammaire, après quoi ils en savent assez pour passer eux-mêmes marabouts. Ces zaouïas sont généralement des foyers de fanatisme. Le gouvernement en a supprimé un grand nombre en Kabylie. Au-delà de Chellata, on commence à redescendre et le sentier serpente le long de la montagne. Parfois il passe par de tels escarpements que nos mulets ont vaguement l’air de mouches appliquées contre un mur; d’autres fois, il emprunte le lit d’un torrent et nous sommes enterrés de toute notre hauteur dans un fossé sur lequel les oliviers se penchent comme nos saules sur un ruisseau Il s’éloigne-peu des crêtes afi n de se tenir à la portée des villages, et deux fois seulement en deux jours, lorsqu’il s’est agi de passer d’un systèmede montagnes à l’autre, il nous a fait descendre jusqu’au fond d’un vallon. La première fois, c’était dans le ravin de l’Asif Tifilkout. En Kabylie, le mot berbère Asif remplace le mot arabe Oued, et a la même signifi cation. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me remémorer cet endroit, un des plus délicieux dont je me souvienne. Nous venions de descendre un des sentiers encaissés dont j’ai parlé plus haut; il était si raide et tellement encombré de gros blocs de rochers, que notre spahi nous avait conseillé d’abandonner nos mules et d’aller à pied. Nous sautions d’un bloc à l’autre, et, quand nous fûmes arrivés au bas du couloir, nous nous trouvâmes dans un vallon dont la fraîcheur nous parut si exquise que nous décidâmes spontanément tous deux de nous arrêter. Il est très-resserré, et les arbres, pour trouver abondance d’air et de lumière, ont dû s’allonger plus que de nature. Le soleil n’arrivait jusqu’à nous qu’à travers le crible de leur feuillage, et la verdure, à leur abri, était restée d’un tendre charmant. Un petit moulin était à moitié enterré sous des buissons de figuiers. Une eau abondante rebondissait sur la roue et murmurait sur les cailloux du ruisseau, si claire, si appétissante que nous ne pûmes résister au plaisir d’en boire. Le spahi avait fait un tour dans les vergers du chemin, et rempli le capuchon de son burnous de petites figues presque noires qui ont une telle saveur que les indigènes en mangent jusqu’à s’en enivrer. Avec un peu de pain, nous fîmes un repas kabyle que nous trouvâmes le meilleur du monde. En remontant l’autre pente du ravin, on atteint en quelques minutes le village de Tifilkout.
— Beaucoup d’eau, pays riche, nous dit notre
spahi.

Les oliviers ont, en effet, des allures de chênes; les frênes, les ormes sont d’une vigueur extraordinaire. Des vignes exubérantes mêlent à leur feuillage leurs pampres que l’automne a rougis. A notre approche, les femmes s’écartent un peu; on dit que leurs maris leur font les contes les plus extraordinaires pour leur inspirer la terreur des Européens. Cependant elles ne s’éloignent qu’autant qu’il faut pour bien voir encore, ce qui nous permet de les examiner de notre côté. Dans toute la Kabylie elles ont le visage découvert, contrairement à l’usage presque général parmi les peuples musulmans, et elles auraient bien tort de le cacher, car elles m’ont paru mieux loties que toutes les femmes indigènes que nous avions vues jusque-là. Elles ont les joues pleines, le nez rond et sans fi nesse, les yeux et la bouche bien découpés, le menton rond également. Cela ne constitue pas une physionomie bien distinguée, mais elles ont l’air doux et aimable, et les jeunes fi lles sont d’une fraîcheur et d’une santé qui me faisaient songer à nos montagnardes auvergnates. Celles qui sont mariées et qui ont eu un garçon ont sur le front une espèce de large broche d’argent garnie de boutons de corail. Autant de garçons, autant de boutons, m’a-t-on dit. Elles ont un mouchoir de couleur autour de la tête, et une robe, presque toujours bleue, serrée à la taille par une large ceinture rouge. Nous en avons rencontré beaucoup allant à l’eau ou, en revenant, tantôt avec des outres noires et luisantes, tantôt avec de grandes cruches rougeâtres historiées de dessins géométriques assez jolis. Elles portent ces cruches sur la tête, sur l’épaule ou sur la hanche. Dans ce dernier cas, elles prennent une pose en équerre aussi bizarre que disgracieuse. Les hommes, au contraire, viennent nous voir passer, mais sans curiosité importune. Ils nous crient avec un sourire, bonjour, bonjour, ou selon l’heure de la journée, bonsoir. C’est probablement tout ce qu’ils savent de français. Je leur réponds par tout ce que je sais de leur langue, encore est-ce un mot qu’ils ont emprunté à l’arabe, S’lam, et cela paraît les amuser autant que moi. Ils n’ont, généralement pour tout vêtement qu’une chemise retenue à la ceinture et une petite calotte plaquée sur le sommet de la tête. Ils ont les épaules trapues, la poitrine développée, les muscles saillants, le teint rouge.

Moi qui connais bien les robustes paysans de l’Ain, je suis vivement frappé de voir combien ces gens leur ressemblent. Il me semble retrouver sur leur visage la marque des mêmes habitudes d’esprit, des mêmes passions et des mêmes qualités. Une branche d’arbre ayant enlevé mon chapeau pendant que je regardais un groupe sous un hangar, un homme s’en détacha, le ramassa et me le tendit avec bonhomie. Tifilkout est sur un dos d’âne, des jardins l’entourent, et la déclivité est si forte de chaque côté qu’il nous semblait que, si nous avions détaché de sa tige une des innombrables courges que nous apercevions dans les potagers, elle aurait roulé jusqu’au fond du ravin. Comme je l’ai dit, la plupart des villages kabyles sont bâtis dans des sites pareils. A une courte distance, ceux que nous avons visités étaient encore jolis; les murs étaient blancs ; sur tous les toits rouges des fi gues séchaient sur des claies de roseaux ; les jardins, avec leurs courges, leurs maïs, leurs tomates, leurs bosquets de grenadiers, de pruniers et d’abricotiers, leurs haies vertes, avaient un air d’aisance qui faisait plaisir. Mais, sitôt qu’on s’engage dans les ruelles intérieures, l’impression change complètement. Le Kabyle est sale, et sa maison est aussi noire au-dedans qu’elle est blanche au dehors. Aucun soin d’hygiène, aucun souci du confort.

Les ordures s’étalent devant les portes, les portes sont trop basses, les appartements sont trop petits, il n’y a point de fenêtres, l’écurie pleine de puanteurs ammoniacales touche au logis de la famille; bêtes et gens, les hommes, les ânes, les chèvres, les boeufs, vivent dans une dégoûtante promiscuité. Ce sont nos paysans, mais nos paysans d’il y a un siècle.

Nous traversons trois de ces villages avant d’arriver à Summeur. Je n’ose en transcrire les noms, notre spahi les désignant d’une façon, et d’autres personnes d’une autre. Souvent, en effet, je crois remarquer que ce qu’on nous donne pour le nom d’un village est simplement celui d’une tribu. Ils sont comme Tifilkout charmants à l’extérieur. Les habitants ont toujours le même air de bonhomie. Les Européens qui fréquentent un peu le pays et que j’ai consultés sont du reste tous d’accord pour reconnaître qu’ils sont foncièrement obligeants. La crainte suffi rait à les rendre empressés,mais ils mettent quelque chose de plus dans les services qu’ils ont l’occasion de rendre. En route, tout nous dit la vie kabyle. Nous ne rencontrons guère que quatre espèces d’arbres, des oliviers hauts comme des arbres de futaie, des fi guiers dont les rameaux bleuâtres font de loin l’effet de ces, vapeurs matinales où se complaisait Corot, des chênes à glands doux dont les indigènes les plus économes se nourrissent afi n de pouvoir vendre leurs fi gues, et des frênes qui constituent à proprement parler les prairies du pays. Dans ces montagnes où le général Hanoteau assure « qu’il n’est pas rare de voir des gens se suspendre par la ceinture à des cordes, pour cultiver ainsi des terrains d’un accès diffi cile ou dangereux », il n’y a en effet aucun pacage. Les frênes y suppléent. Nous voyons les Kabyles grimpés dans leurs branches, enlever les feuilles qu’ils mettent dans un fi let de corde pour les rapporter à leurs bestiaux; les feuilles du fi guier s’emploient du reste de même. Tous ces arbres admirablement soignés parviennent à une grande vieillesse, et les plus gros bâillent aux passants par de largescrevasses. Les frênes surtout sont énormes et ont une physionomie saisissante; le tronc se divise très-près du sol, les grosses branches sont grossies encore par les bosses, dont l’usage de couper tous les ans les rameaux les fait enfl er. Dépouillées de leur verdure, elles ont l’air de dresser vers le ciel de gigantesques moignons.Les statistiques offi cielles indiquent un certain nombre d’hectares de vignes cultivés par les indigènes; nous n’apercevons pas de vignobles proprement dits, mais fréquemment nous admirons des ceps-démesurés montant dans les oliviers.

Aucune symétrie ne préside à la distribution des arbres qui sont à peine espacés de quelques pas les uns des autres, et au désordre avec lequel ils sont répandus on pourrait s’imaginer que la nature seule eu a soin. Mais on se détrompe bien vite. Nous découvrons des pépinières de fi guiers dans les endroits ombreux et bien arrosés; les jeunes pousses transplantées dans les champs sont protégées par des chapes en frondes de fougères ; les petits oliviers sont également couverts de cages faites de bois épineux. Sous cet immense verger qui se prolonge du Djurdjura à la mer et de Bougie jusqu’à l’Isser, les Kabyles sèment du blé et surtout de l’orge. On a peine à croire qu’il soit possible de labourer des pentes qui ont souvent 40 degrés d’inclinaison, cependant on nous l’a affi rmé de toutes parts et j’ai assisté à une fantasia d’un genre inédit qui m’a aidé à m’en convaincre. Nous venions de dépasser le village d’Aït- Azis, qui est situé entre Chéllata et Tifilkout, lorsque nous vîmes un troupeau de boeufs qui semblaient pris de folie. C’étaient des bêtes de petite taille, le garrot court, les jambes courtes, très-trapues et de formes lourdes. Elles descendaient avec une vitesse vertigineuse, un ravin escarpé, bondissaient au milieu de tourbillons de poussière, s’arrêtaient brusquement sans même qu’on vît fl échir leurs jarrets, puis reprenaient leur élan. C’était à la fois effrayant et superbe. Nous étions tout haletants, nous attendant à les voir rouler vingt fois dans l’abîme. Mais, quand ils se furent assez étiré les membres dans des exercices qui eussent intimidé des chèvres, ils se mirent à paître paisiblement.

Il faisait nuit noire quand nous arrivâmes à Summeur.Nous venions de traverser un nouveau ravin; la rampe qu’il fallait remonter était si abrupte, que nous étions descendus de nos mules pour les soulager. Les pauvres bêtes, fatiguées, essayaient d’escamoter la pente par de nombreux zigzags, s’arrêtaient souvent, découragées, et se mettaient à trembler. Les muletiers les encourageaient par des arrhi amicaux. De grands arbres épaississaient encore l’ombre autour de nous, et je ne sais quand nous serions jamais arrivés, si heureusement le frère de Mohammed-Saïd ben Tahar, auquel nous étions annoncés, ne fût venu à notre rencontre avec des gens qui portaient des torches. Mohammed-Saïd était à Fort-National pour le règlement de quelques affaires, et son frère, qui parlait passablement le français, nous fi t les honneurs de sa maison. Il nous fi t remarquer avec orgueil une salle qu’il avait fait construire pour les voyageurs. Luxe inconnu des indigènes, il y avait trois fenêtres pourvues de vitres et une cheminée. Le chef me dit qu’il n’avait employé que des ouvriers kabyles, mais quelques-uns d’entre eux avaient travaillé dans les villes pour le compte des Français. Leur inexpérience se reconnaissait à ce trait, que la porte d’entrée, comme celle de toutes les maisons indigènes, était trop basse. Nos casques en moelle de millet en surent quelque chose.

Les murs, étaient soigneusement passés au lait de chaux. Le mobilier se composait de quelques chaises de paille et d’une table de bois blanc. Une grisette de Paul de Bock n’en eût pas voulu, mais le chef en était fier.Trois verres et une carafe étaient posés sur la table, ainsi qu’une bouteille portant une étiquette sur laquelle je lus imprimé en belles lettres vertes le mot «absinthe ».


Au coeur de la Kabylie ! Le chef en versa au fond des verres qu’il remplit ensuite d’eau à petits coups comme aurait pu le faire un habitué des boulevards ; nous trinquâmes, et le fi ls des croyants vida son verre avec autant de plaisir que nous. Je dois dire que j’avais déjà vu et que je devais encore voir jusqu’à la fi n du voyage la plupart des musulmans notables
s’embarrasser fort peu de la prescription religieuse qui leur interdit les boissons alcooliques. Ils en sont même au deuxième degré de l’impiété, car ils ne se
cachent point, et on les voit consommer le péché sur le devant des cafés algériens en présence de leurs coreligionnaires. Le souper fut servi dans des plats, des soupières et des assiettes de provenance française. Les cuillers et les fourchettes de fer laissaient fort à désirer, mais nous eûmes chacun une serviette. En revanche le repas fut d’une couleur locale terrible. La cheurba, espèce de poulet au riz, le couscoussou et les diverses viandesqui défi lèrent n’avaient qu’un goût celui du piment rouge qui y était répandu à profusion. Il faut avoir un palais triplement cuirassé pour avaler ce feu; sinon, à la quatrième bouchée, on s’avoue vaincu. Le pain kabyle
n'est pas levé, on dirait de grosses crêpes trop peu salées ; c’est fade, lourd et indigeste. Je me rejetai sur les tourla et les m’krout, espèces de beignets, sucrés frits dans l’huile qui me semblèrent délicieux. Le vin, car notre musulman avait une cave, le vin que nous buvions était un des meilleurs que nous eussions trouvé jusqu’alors en Algérie. Le spahi mit le comble à notre  surprise en nous disant :
— Fait par lui.
— Comment fait par lui ?
— Oui, dit notre hôte, c’est moi qui ai fait ce vin.


Nous demandâmes toutes sortes d’explications qui fi nirent par nous convaincre. Non seulement Mohammed- Saïd et son frère boivent du vin, mais encore ils en font avec les raisins de leurs vignes. Je ne comparerai pas cette découverte à celles de Livingstone ou de Stanley, cependant elle n’est pas sans importance, et elle a paru si extraordinaire aux Algériens auxquels j’en ai fait part, que bon nombre sont restés incrédules. Le chef avait même du cognac, et lui fi t honneux comme aux autres boissons.

Le frère de Mohammed-Saïd fi t dérouler par terre deux matelas, deux véritables matelas; nous donna à chacun un drap et des tapis pour nous couvrir, et nous souhaita le bonsoir. Quelle nuit inoubliable ! Je m’étais endormi du sommeil de plomb d’un homme qui vient de passer sa première journée à mulet, lorsque, vers dix heures du soir, un vacarme effroyable nous réveilla. On eût dit que le diable était dans notre chambre. Les assiettes pirouettaient sur elles, mêmes avec un son métallique ; les chaises dansaient ; la table frappait du pied comme un guéridon spirite; on entendait des corps mous et souples bondir et retomber sur le parquet; des gueules s’ouvraient et se refermaient avec des craquements ; des yeux phosphorescents brillaient dans l’ombre. Je crus tenir l’aventure sans laquelle il n’y a point de voyage complet. Nous nous armâmes de nos chaussures, et tout en nous tenant prêts à montrer ce dont sont capables deux Français armés de leurs bottes, nous allumâmes du feu. Hélas ! il n’y eut pas de lutte héroïque. Les chiens du village, fl airant les reliefs du souper, avaient forcé notre porte, et il y en avait une bande en train de nettoyer les écuelles. Ils décampèrent à la première lueur et nous nous recouchâmes en pestant. Mais des hôtes
innombrables, qui n’avaient pas été invités, pullulaient sur nos matelas, et nous fi rent sentir si cruellement leur présence, que nous ne pûmes nous rendormir. Pour nous distraire, toute la nuit nous entendîmes glapir des centaines de chacals. On ne saurait imaginer clameurs plus lugubres; on dirait des enfants qui pleurent mêlés à des chiens qui hurlent au perdu. Il fallut l’aube pour faire taire ces lamentables geigneurs.

Sitôt qu’on vit clair, nous fûmes sur pied et nous fîmes autour du village une petite promenade dans l’air frissonnant du matin. Déjà les fi guiers étaient pleins de bruissements ; des Kabyles en calotte rouge, des femmes, les cheveux ébouriffés sur les yeux, de jolis enfants cueillaient des feuilles pour les bêtes. Comme tout ce monde paraissait actif ! Dans une cour, un tourneur était à l’ouvrage et tournait de grosses coupes en bois d’aune sur lesquelles on dresse les plats de couscoussou ;des mulets chargés sortaient du village allant au marché des hommes, des femmes passaient affairés avec le pas alourdi des paysans; d’autres sortaient pour nous voir et causaient vivement de nous sans qu’aucune trace de malignité se montrât sur leurs fi gures ; des femmes nous montraient comme des personnages extraordinaires aux enfants qu’elles portaient sur leurs bras. Sur une petite place à l’abri d’un frêne gigantesque, j’examinai un pressoir à huile. Il se composait de deux pièces, une grossière meule à bras pour piler les olives et le pressoir proprement dit. Celui-ci était des plus rustiques : une simple vis en bois tournant dans une poutre fi xée sur deux solides montants. Cette vis, en descendant, pèse sur une planche sous laquelle on place les olives pilées et mises dans un sac de joncs. Il y a dans la Bourgogne de vieux pressoirs à vin exactement pareils. Nous partîmes au milieu des bonjours d’apparence fort cordiale d’une vingtaine des habitants de Summeur. A quelques kilomètres du village, nous gagnâmes la grande route du col de Tirourda qui doit relier un jour Fort National à Beni-Mansour. Il n’y en a encore que la moitié de faite, et il serait urgent qu’on la terminât. Le pays est le même que la veille, cependant en certains endroits l’eau manque, les arbres ne peuvent pousser et sont remplacés par des broussailles ou de maigres fougères. En d’autres, il est vrai, nous revoyons le spectacle qui nous avait tant émerveillés fi ne première fois : trente ou quarante villages blancs et rouges apparaissant à la fois sur les crêtes et sur les pentes. On sait que Fort-National a été fondé en 1857 pendant l’expédition qui mit fi n à l’indépendance de la grande Kabylie. Il est au centre du pays et le domine tout entier. Du col de Chellata notre spahi nous l’avait montré comme un point blanc. Depuis 1871, on en a agrandi encore l’enceinte qui englobe aujourd’hui tout le plateau de Souk-el-Arba. Quand on posa la première pierre, un vieux chef kabyle demanda— Sidi maréchal (Randon) va-t-il donc habiter
Souk-et-Arba ?


— Non, c’est un bordj qu’il fait construire.
— Un bordj ! oui, on m’avait bien dit la vérité. Regardez-
moi, quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin (chef) des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir(1). » La liberté kabyle ne s’en est pas relevée en effet et ne s’en relèvera pas. L’insurrection de 1871, dont les masses désordonnées sont venues se briser contre la forteresse,
a montré une fois de plus aux indigènes que le drapeau français qui la surmonte, et qu’ils aperçoivent sans cesse de toutes les cimes de leur pays, est invincible pour eux. Les insurgés avaient deux canons qui avaient été enterrés à Koukou au moment des guerres d’indépendance ; ils parvinrent à en tirer quelques coups contre le fort. Pour empêcher les indigènes de s’enorgueillir du fait, on a bâti depuis deux tours sur les emplacements où les pièces avaient été mises en batterie. Fort-National est un poste purement militaire, nullement une colonie. Les habitants civils qui sont venus s’y fi xer, au nombre de 257, sont obligés de résider dans l’enceinte. Tout est sacrifi é aux nécessités de la défense, et le; constructions militaires occupent les deux tiers de l’emplacement. Rien de particulièrement curieux à signaler, si ce n’est l’abondance des arbres et les bibelots indigènes que l’on trouve à acheter. Ce sont des sabres aux lames de fer et aux manches en bois, des couteaux de même fabrique, des fusils incrustés d’argent et de corail, des bijoux d’argent, des poteries et des objets en bois sculpté, tels que des couteaux à papier, des cuillers et des fourchettes, des pupitres, des matraques. Tout cela est un peu barbare. Il est vrai que c’est également bon marché.

Une anecdote qui nous amusa montre quels petits sacrifi ces la vie coloniale peut imposer aux Algériens qui sont éloignés des grands centres. L’un des habitants de Fort-National, homme instruit et aimable, auquel nous étions recommandés, voulut absolument que nous passions une soirée chez lui. Nous n’avions point de valises, partant ni linge ni vêtements de rechange, mais l’excuse ne parut pas sérieuse. On ne lâche pas ainsi des étrangers de passage à Fort-National, et, bien que nous fussions faits comme des voleurs, il fallut nous
rendre à l’invitation. La jeune fi lle de là maison se mit au piano. Aux premières notes nous nous regardâmes avec effroi l’instrument désaccordé sonnait horriblement faux. La musicienne n’en exécuta pas moins bravement un morceau, puis un second, puis un troisième. La pauvre enfant n’avait pas tous les jours l’occasion de montrer son talent. Les assistants souriaient d’aise. Pour moi, je ne savais que dire, ayant peur qu’on ne crut que je me moquais si je louais autant que l’aurait exigé la politesse.David, plus hardi, enveloppa la vérité dans un compliment :


— Vous devez bien souffrir, mademoiselle, étant
si bonne musicienne, d’avoir un instrument si faux.
— Ah ! dit le père, il nous est impossible de le
faire accorder. Il n’y a que deux pianos ici. Nous sommes à cent quarante kilomètres d’Alger. Ce serait un voyage de quatre ou cinq jours pour l’accordeur, et il nous demande deux cents francs. Nous reculons devant la dépense.
— Bah ! dit la mère, on s’y fait.
Et la jeune, fille se remit à jouer....

Source Algerie-ancienne.com