Alors que l'Iran s'enfonce dans une crise politique majeure, la voix de ses habitants peine à passer les frontières. Les tentatives des médias occidentaux de faire parler les acteurs de cette crise se heurtent à deux obstacles : le blocage des communications par le pouvoir – blocage intermittent mais réel – et la peur des opposants de s'exprimer...
En Iran, "l'impression d'un brutal retour en arrière"
Alors que l'Iran s'enfonce dans une crise politique majeure, la voix de ses habitants peine à passer les frontières. Les tentatives des médias occidentaux de faire parler les acteurs de cette crise se heurtent à deux obstacles : le blocage des communications par le pouvoir – blocage intermittent mais réel – et la peur des opposants de s'exprimer.
Des membres d'une milice conservatrice pénètrent dans l'université de Téhéran où se sont réfugiés les partisans de l'opposant Mir Hossein Moussavi, le 14 juin.
Vous êtes en Iran, racontez les évènements après les élections. Comment se déroulent les manifestations et les affrontements entre pro et anti Ahmedinejad ? Quel est l'état d'esprit dans votre entourage ? Une sélection de témoignages sera publiée sur Le Monde.fr
Nous avons joint, mardi et mercredi, cinq Iraniens et un Français habitant l'Iran. Nous connaissons certains de ces interlocuteurs, d'autres non. Tous ont demandé à ce que leurs propos soient anonymisés. Nous livrons leurs témoignages bruts, recueillis par courriel et par téléphone.
L'université, au cœur de la contestation à Téhéran
M., joint par téléphone, habite à Téhéran et a une trentaine d'années. Il est ingénieur et travaille pour le gouvernement.
"Les événements que nous vivons aujourd'hui ont commencé avant les élections. La campagne a ouvert une période de liberté, de débat. Alors, quand les résultats ont été annoncés, le choc a été énorme, avec l'impression d'un brutal retour en arrière. Presque tout le monde ici, à Téhéran, est convaincu qu'il y a eu fraude. Les gens sont descendus dans les rues spontanément. Sous l'effet de ce choc et parce qu'ils avaient pris l'habitude de s'exprimer pendant la campagne. Dès le premier jour, les gens ont voulu se retrouver et partager ensemble les déflagrations de ce choc ; les rues étaient remplies de monde jour et nuit.
Je ne sais pas si des groupes spécifiques, des organisations partisanes, ont contribué à lancer les événements, mais la plupart des gens sont descendus spontanément dans les rues. Surtout des jeunes, entre 20 et 40 ans ; beaucoup de femmes, peut-être la moitié des protestataires ; des gens des classes moyennes et supérieures, mais qui n'ont pas peur de perdre ce qu'ils ont pour pouvoir dire ce qu'ils ont à dire.
Tout le monde, dans cette foule très soudée, n'a évidemment pas les mêmes attentes. Je dirais que 80 % des manifestants sont justes choqués par les fraudes, ils veulent que leur voix soit prise en compte ("Where is my vote ?", leur principal slogan). Les 20 % restants sont plus radicaux, ils en veulent au système dans son ensemble. Mais tout le monde est fatigué du régime, de ses échecs, de son extrémisme sur la scène internationale.
J'ai assisté à de très dures scènes de violence. Samedi soir, par exemple, dans la rue Mirdamaad, des manifestants ont attaqué deux banques et un bus. Des policiers en moto sont arrivés et ont frappé la foule avec une violence extrême, sans faire de distinction entre les casseurs et les autres. Ils ont cassé toutes les vitres des bâtiments autour, pour créer une panique. Les riverains ont ouvert leurs portes pour nous permettre de nous réfugier, mais les policiers ont investi certaines maisons et ont continué à casser et frapper.
Malgré cette violence, je ne sens pas le pays sombrer dans une haine entre les deux camps. Il n'y a pas de réel dialogue entre les partisans de Moussavi et ceux d'Ahmadinejad, mais chacun comprend l'autre et ses motivations. Dans la rue, j'ai vu passer une voiture : les parents brandissaient des portraits d'Ahmadinejad ; les enfants des portraits de Moussavi."
S., interrogée par courriel, habite à Téhéran et a 47 ans. Elle travaille dans un commerce et n'a pas touché de salaire depuis janvier.
"Les manifestations ont commencé place Vanak, samedi après-midi. Le matin, tout le monde était sous le choc et cherchait à comprendre ce qui se passait. Je travaille avenue Vali Asr (Vanak est une grande place et Vali Asr la traverse), j'ai rencontré les manifestants en sortant du travail à 16 heures.
J'ai rencontré des gens de la classe moyenne, des employés, des commerçants du quartier, des jeunes (femmes et hommes), beaucoup de femmes (jeunes et plus âgées). On dit que les gens des quartiers pauvres du sud de Téhéran ne participent pas au mouvement, mais à Islam Shahr il y a des protestations.
Dans mon quartier, les gens s'installent sur les toits et crient "Allah o akbar", "A bas le dictateur", "A bas le dictateur nain" (les Iraniens ne peuvent pas s'empêcher d'être comiques) et même "A bas Khamenei", "Rendez-nous nos votes", "Avec l'aide de Dieu la victoire est proche" (un slogan de la révolution de 1979 contre le shah).
Les quartiers de l'ouest de Téhéran sont aussi en crise : Saadat Abad, Shahrak Gharb, Gueisha, Shahr Ara, avenue Shariati, avenue Pasdaran, Park Way sur Vali Asr et tout près du siège de la radio et de la télé, Niavaran, Tadjrish... Youssef Abad,Vanak... beaucoup de quartiers du centre et du nord de la ville.
Ce que les manifestants veulent ? Crier leur colère et obtenir le départ d'Ahmadinejad. Ils demandent à éclaircir les résultats du scrutin, ils ont l'impression d'avoir été trahis. Beaucoup de gens autour de moi ont voté pour la première fois. Autant des ouvriers que des employés ou des personnes contre le régime. Tout le monde a senti un vent de liberté pendant la campagne électorale, surtout après les débats télévisés. Beaucoup en avaient assez des politiques désastreuses d'Ahmadinejad : isolement de l'Iran dans le monde, problèmes économiques et inflation, manque de liberté et censure, cette propagande insupportable qui dit que l'Iran est en marche vers la prospérité et la gloire... Nous pensons que nous assistons à un coup d'Etat.
La police est présente dans la rue mais pas beaucoup plus que d'habitude. Ceux qui attaquent les manifestants sont les gardes spéciaux, les agents Ettelaatis (l'équivalent des renseignements généraux), les bassidjis (des milices de volontaires) et des milices qui n'ont pas d'uniforme. Samedi, ils tapaient sur les gens, et défilaient glorieusement en moto sur l'avenue Vali Asr. Ils attaquaient par vague la manif, à pied ou à moto, tiraient des balles en l'air, tapaient avec des bâtons et utilisaient des gaz lacrymogènes.
Lundi, la petite place près de chez moi était noire de bassidjis armés jusqu'aux dents, qui écoutaient le discours victorieux d'Ahmadinejad et attendaient les protestations du soir. C'était effrayant. Comme ils n'avaient pas l'air méchant, j'ai osé demander : qu'est-ce qui se passe ? Notre président a dit que l'Iran est le pays le plus calme du monde ! Que faites-vous là ? Ils ont répondu : C'est pour votre sécurité, madame !"