Iferhounene (Kabylie ) 1960

1959 avec l’opération jumelle, l’année s’achève en emportant avec elle tous nos parents en age de travailler,
Mon frère chérif était déjà mort il y’a une année,  en 1958 près du village ait Mahmoud, face exposé à l’imposant chaîne du Djurdjura, comme un témoin éternel, au chevet d’un jeune de 23 ans que l’envahisseur est venu de loin, de très loin, en brigand happer à cette luxuriante nature, cette paradisiaque contrée qui ne connaissait jusque là que la fraternité, la bonté, et les percepts de Dieu tout puissant.
Avec la disparition de Si Hadj Mohand Madjid, un autre parent cousin, tué  sur le flanc du pic  azro n thor, la France coloniale, nous annonçait ses intentions criminelles: Priver la Kabylie de ses hommes valides, instruits, constituant la force de ce peuple jaloux de sa liberté, de sa culture, de sa dignité. Il était enseignant de « la Parole de Dieu » selon le Coran sacré.
C’est au tour des plus âgés, ceux qui, avaient une famille nombreuse( !) . Ensuite viendra le tour des plus jeunes, ceux dont l’age se situe entre 23 et 14 ans
Une véritable mission d’extermination systématique, et il n y a pas meilleure phrase pour décrire cette folie meurtrière de l’occupant que ces vers de Kateb Yacine qui fait parler un stratège militaire de la France coloniale pour expliquer ses desseins haïssables :

« Notre devise est simple :

Tuer tous les adultes jusqu’à l’age de 15 ans. Et déporter le reste sur les îles marquises
N’épargner que des chiens qui rampent à vos pieds Telle est, mon colonel, l’unique solution, Si je puis me permettre une pensée politique »

Ainsi donc les enfants de moins de 15 ans seront livrés avec leurs mères  à la faim, aux maladies et agressions de toute sortes. Un crime parfait contre l’humanité, il est vrai indigène mais non moins humaine pour ceux qui ignoraient que ces innocents, insouciants sont aussi les enfants des mêmes ancêtres EVE et ADAM.
Ils sont nombreux ces enfants issus de fellagas morts au maquis .dans cette famille que je connais, ils sont au nombre de 22 tous âgés entre 3 mois et 15 ans
La famille tout entière a été amputée de ses éléments actifs, généreux, croyants .ils sont au nombre de 9 à avoir été arrachés par le colonialisme français inique, violent, génocidaire à leurs enfant et épouses
Depuis 1956, année de l’installation du camp à iferhounene des chasseurs alpins en voici la liste :

Si Hadj Mohand Madjid -1956-1957 tué par l’artillerie du camp d’iferhounene
Si Hadj Mohand Chérif- tué en 1958 près du village de Ait Mahmoud après une course poursuite qui a débuté du village taghzoult. Il était commissaire politique, diplômée de la Medersa de Constantine. Il serait donné par un harki aux services de renseignements français, du nom de Ait S . Ce dernier ; serait passé par les armes, par les éléments du colonel Amirouche pour cette haute trahison.
Si Hadj Mohand Hanafi, exécuté en 1959, durant l’opération jumelle entre les villages de Ait Ouatas et Boumessaoud, non sans avoir été plusieurs fois incarcérés et sauvagement torturés.
Si Hadj Mohand Ouamar , abattu le même jour que Si Hadj Mohand Hanafi , lors d’un violent et long accrochage près du village Boumessaoud
Madame Abed zineb , sœur de Si Hadj Mohand Hanafi , tué lors d’une embuscade le même jour que son frère Hanafi. Elle  revenait d’une mission d’approvisionnement des moudjahiddines à l’aube, durant l’opération jumelle.
Si Hadj Mohand Mbarek, sergent de l’ALN,  tué près de ihlem, entre larba Nath Irathen et Ain El Hammam, en 1960. Enterré à ichariden. Sa pierre tombale  indique aujourd’hui  qu’il est mort en 1957, son père défunt père de son vivant l’avait déjà déclaré mort juste après son enrôlement dans les maquis, pour prévenir toute représailles sur les membres de sa famille. Ce qui n’avait empêché le gendarme de Michelet de gifler, mon oncle Mohand Ouali lors d’un contrôle des morts et des vivants (article paru sur le site Internet de la ligue des droits de l’homme de Toulon) pour a voir nié tout lien parental avec ce ‘ fellagha » pour reprendre l’expression de ce méme gendarme.
Mon cousin Mbarek est tombé dans une embuscade, donné  et attiré par un harki du nom de Deh…dans un guet-apens ! «  avancez, ne craignez rien, nous sommes frères » lui avait il lancé quand mon cousin Mbarek s’est trouvé nez à nez avec les chasseurs alpins qui lui avaient tendu l’embuscade, et qu’il leur avait crié «  qui va là ?! »
Si Hadj Mohand Smail : mon beau frère , quant à lui , disparu à la fleur de l’age, son endurance ne lui a pas permis de tenir jusqu’à l’indépendance.

Pour ceux qui avaient refusé de se plier  à l’ordre oppresseur, violent du colonialisme laissant derrière eux des enfants sans nourriture , sans soins ni protection , Le capitaine Wolf savait que leurs enfants pour le moment étaient inoffensifs. Sans danger pour les intérêts de la France coloniale. Mais ils doivent être surveillés de près. Ne sait-on jamais, car comme dit le proverbe, tel père tel fils et puis chez ces kabyles  cet esprit belliqueux a quelque chose de séculaire. Il vaut mieux être préventif, vous diront ces scientifiques français qui avaient déjà réalisé par le passé  «  l’expédition scientifique »de la kabylie. Il faut accepter de les rapprocher du camp, de leur village natal, s’ls en exprimaient le besoin bien entendu, la demande. De la sorte nous pourrions prévenir tout risque de contagion. La culture française et la civilisation raffinée de l’occident adoucira leurs moeurs et surtout leur fera oublier leurs origines berbères ou arabes qu’importe.
Le capitaine Wolf, disons le sans aucune hypocrisie, à titre de témoignage historique avait répondu positivement à la demande de nos mères et chibanis trop âgés pour rejoindre le maquis choisi par les adultes.
La réponse était, reconnaissons le, des plus sincère et dans la logique des choses en même temps :«  maintenant qu’il ne reste que les femmes, les enfants et les vieillards, il n y a aucune crainte à ce que qu’ils soient nos voisins, à coté de nous, même si le village iferhounene n’est guère à plus de 150 mètres de notre camp des chasseurs alpins.
C’est à la fin d’un hiver rude et impitoyable que nous avions rejoint notre village natal dont nous avions été privé pendant plus de 1 an. Ce qui nous avait contraints de perdre une des meilleures années de notre jeunesse à errer dans les villages voisins, sans ressources ni affection, ni instruction, ni éducation de nos pères. Le capitaine Wolf et le lieutenant, pelardi en ont décide ainsi. Ils en ont eu pour leur grade et la postérité.
Comme pour nous faire croire que l’approche du printemps signifiait pour nous que nous avions été suffisamment châties par Dame nature par le sort ou par la volonté du roumi pour enfin rejoindre ceux qui ont été apprivoisés, soumis, matés  neutralisés , meurtris , après la démarche ambitieuse, démentielle des envahisseurs : car séduire ou réduire était l'alternative qu’offrait ce système inique aux villageois.

Nous enfants primitifs , naïfs , privés du savoir, de nourriture de soins et d’affection avions failli être conquis , envahis ; saisis  de culpabilité , pour la mort de nos papas- le système colonial, cette machine  organisée pour répandre systématiquement le mal , la torture et la mort nous a  marginalisés , diable ! J’ai failli, dans mes pensées primitives naissantes, immatures, me sentir anormal, inadapté psychologiquement, attardé mentalement pour n’avoir pas épousé rapidement sans difficultés les idées de l’école coloniale française. Apprendre à lire et à écrire en français n’était rien devant la mission civilisatrice du Roumi. Fallait il passer par «  balek ! Balek, disait un balayeur. C’était notre première leçon d’enfants barbares candidat à la culture Roumie.
Malek est un petit kabyle !mais j’avais compris vite que je n’avais pas besoin de fréquenter l’école française des soldats fse qui pourtant avaient beaucoup d’estime pour nous pour savoir que je suis kabyle moi-même  et que l'arabe ne pouvait être , dans ce système colonial ,que ce balayeur. Nous avions été tous inscrits à l'école et, nos maîtres école : Robert , Marcel , Guy, Madame Boucher, Abderahmane ( appelé d’origine algérienne) , ne savaient sans doute pas que nous étions tous enfants de fellaghas morts pour l’Algerie meurtrie mais pour les fervents partisans de l’Algérie française , n’étaient que d'anonymes rebelles , hors la loi,criminels et donc méritaient d’être élimines -ils sont irréductibles ;ils se sont opposés aux desseins « philanthropiques » de l’humanité européenne , aux objectifs bénéfiques de la colonisation.
Mais ces enfants orphelins et non moins fils de fellaghas doivent être pris en charge au plan disciplinaire, surveillés discrètement car comme dit l’adage «  tel père tel fils »

En effet, nos premiers réactions d’enfants révoltés, mal aimés, abandonnés, rejetés par le système colonial, car conséquence de dégâts collatéraux que les hommes politiques français  doivent accepter généreusement pour l’avoir intégrée aux prévisions de la guerre, dans l’intérêt supérieur de la grande nation, l’empire français, au nom de la mission humanitaire civilisatrice.
Je dois dire que nos premières turbulences ne tardèrent pas à se manifester et en voila le récit authentique de l’une d’entre elles, « un jour, Saadi, fils de fellaga éleve de l’école primaire à l'age de  10 ans, s’est trouvé une idée géniale, insolite pour s’amuser, s’extérioriser, se permettre des folies d’enfant irrité, délaissé.

Ses frustrations contenues depuis des années, la peur, la faim et l’absence d’affection vont faire naître en lui un instinct de révolte, de destruction,  inconscient.
Il décida, avec quelques uns de ses camarades de s’initier à la casse . En quoi faisant ?

Ils décidérent ,ces fils de fellaghas,de penetrer à l’interieur des baraques préfabriquées qui servaient de salles de cours pour s’emparer des livres de classes qu’illustrent de belles images en couleur.
Ils raflent tout ce que les bras d’enfants chétifs pouvaient enlacer et emporter  en un seul voyage.Une fois rentrés à  la maison, ils s’empressèrent d’une main agile, avec des yeux écarquillés de plaisir et d’émerveillement, ils d’arrachèr toutes les pages illustrées  par des photos en couleur criarde. Un délire de possession venait d'être guéri chez ces enfants démunis

Car ce cadeau du ciel que même nos aimants parents ne pouvaient nous offrir et surtout venant de ce roumi, ennemi juré de notre vie, notre jeunesse volée  notre avenir empoisonné des années durant, dans un contexte de peur, de violence et de stress permanant.
Un cadeau qui nous vient de ce camp de chasseurs alpins, avec à leur tête le capitaine Wolf qui a réduit notre famille à la mendicité autant dire que ces images remplissaient pour nous les fonctions de jouet que nous ne rencontrions que très rarement, autant que cela assouvissait en nous l’instinct de vengeance puérile sur ceux qui avaient fondé tout ce mode d’organisation, cette philosophie, cette culture, ces images, ces livres

Cet acte réunissait en nous  , en notre conscience refoulée , une double  satisfaction celle de nous procurer d’abord un moment de plaisir psychologique immense ,  de posséder par des images des jouets , des biens pour enfants et celle de punir inconsciemment le roumi en lui soustrayant en cachette , en infraction de l’ordre établi , des règles de discipline de l’école coloniale , en hors la loi , ces biens , ces moyens , il est vrai  , non violent d’asseoir son autorité sa domination, son regne.
Cette infraction a l’ordre politico militaire établi , cette école coloniale  , comme instrument pacifique de domination trop révélateur du caractère dangereux de ces petits fellagas va être vite pris en mains par le capitaine Wolf lui-même commandant le sinistre camp des chasseurs alpins campé a iferhounene.

Il donna l’ordre,  ce capitaine, d’enquêter et de lui ramener, présenter  tous les suspects. C’est ainsi que mon cousin Saadi s’est retrouvé, à l’age de 10 ans, au camp, en face d’un célèbre capitaine.Choisi  et emmené par un chasseur alpin selon le critère qu’il était difficile de ne pas soupçonner. Ce qui m’avait fait pencher pour cette hypothèse, secrètement manigancée c’est que tous les enfants de fellaghas, avaient été soupçonnés  de ce crime de trouble de l’ordre établi

Pourtant Dieu sait que d’autres enfants « normaux » ont fait partie de cette bande qui avait ce jour mis à sac pas moins de 2 classes ou étaient entreposés de nombreux livres , tous aussi  attirants les uns que les autres par la richesses de leurs illustrations - ce jour là , l’image de mon grand pére Mohand Saïd excèdé par l'expédition punitive lancée contre ses petits fils , tous orphelins de fellagas , n’ayant pu contenir sa colère , a failli s’impliquer dans cette affaire qui allait prendre une toute autre dimension , pour se terminer en un dramatique événement quand un soldat fse est venu nous enjoindre de nous présenter à notre tour devant le capitaine Wolf «  vous allez cesser de traumatiser les enfants ou je vais faire un carnage- bande d’ennemis de Dieu «  aadhaoune arrebbi » s'est-il exclamé en kabyle- Dieu vous fera payer un jour ce que vous faites endurer à la « oumma nenvi »  puis «  des enfant orphelins , par votre crime , et que vous pourchasser , terrorisez. Viendra, votre heure tôt ou tard. Par la grâce d’Allah tout puissant ! »Le soldat qui était venu nous chercher, en entendant ces mots, mêlés de colère avait fini par abandonner la partie et a décidé de faire volte face pour se diriger Vers le camp, résigné, tête baissée, je ne peux comprendre ce qui s'était  passé dans sa téte. Avait il craint d’affronter mon grand père excédé ? ou bien avait il compati à la douleur d’un vieillard , impuissant devant cette machine à tuer les adultes et a tyraniser leur progéniture , vulnérables, exposé  aux dangers de la vie. mais pendant ce temps notre premier soupçonné , en l’occurrence Saadi était toujours aux mains du capitaine Wolf-Le capitaine Wolf est un homme dont la taille ne dépasse guerre 1m60. Il s’atelait à interroger notre petit cousin Saadi

« Allez dites moi la vérité, avez-vous participé à l’intrusion dans les classes ? »
Saadi » mon capitaine, si je vous disais que j’ai participé, est ce vous me relâcheriez ? »
Le capitaine Wolf «  si vous me dites que vous avez participé, oui, je vous relâcherais »
Saadi «  vous étes surs, mon capitaine, vous n’allez pas me retenir dans le camp »
Le capitaine Wolf « je vous relâcherais, si vous me dites que vous avez participé »
Saadi  : Mais vous allez me relâcher Saadi « Je vous dirai que j’ai participé , mais c’est sur que vous me relâcherez ?
Le capitaine Wolf «  je vous relâcherai »
Saadi » alors, je vous dis que j’ai participé »
Le capitaine Wolf «  allez y sortez »

Ainsi Saadi avait été relâché non sans avoir été traumatisé  par ce face à face avec le plus haut gradé des militaires de l’armée coloniale de la region . cette armée qui avait auparavant abattu son père en 1959 dans un accrochage près de Boumessaoud dans la région d’imessouhal
Au fonds de lui Saadi savait tout et surtout qu’il était fils de fellagha, que Wolf le savait aussi.Il savait que cette rencontre n’était pas inopportune. Elle était même planifiée

Peut être la curiosité  de voir en face de lui l’enfant dont le père avait été tué par l’opération jumelle , le meme jour que mon père  et ma tante zineb dans une embuscade, n’a pu être contenue  pour ce capitaine foudre de guerre, c'était egalement sur son ordre que mon père avait été fusillé «  tuez le , c’est un fellagha !ils sont tous des fellagas dans la famille » et s’il s’en occupait pas personnellement , chargeant ses dociles exécutants , comme le lieutenant pelardi , de revenir sur les lieux du crime ; même symboliquement pour y être contraint , souvent par sa mauvaise conscience.

 

* Extrait de l'ouvrage « Les troupes du colonel Amirouche , les chasseurs alpins et les harkis en Kabylie-1954-1962 »

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