Ça déballe ça court, ça dérange. J’aime quand ça dérange. J’aime les parfums enivrants qui viennent de loin, de l’enfance innocente et insouciante. J’aime ces nuages de poussière et le bruit des sabots au moment où le bétail rejoint son écurie. J’aime ces détours quand je suis à califourchon sur un âne, ma tête couverte d’un chapeau de paille. Nous arrivons enfin à la maison où ma tante et ma grand-mère maternelle nous attendaient sur le pas de la porte. Des bassins d’eau nous accueillaient pour nous débarbouiller, nous dégraisser, conviendrait mieux. Ensemble, MERZOUK, MELHA, mon oncle OUALI et naturellement ma sœur fatma....
Nous sommes maintenant autour du kanoun. C’est le moment des devinettes. Elles fusent comme des flèches de partout. Nos esprits étaient intensément sollicités. C’est un véritable concours qui s’organisait spontanément, et de façon très ordonnée. Très tard dans la nuit, quand tout le monde est lassé, bercé par le sommeil, c’est à ce moment que je me glissais entre tante Melha et fadma, j’écoutais et alors que la fatigue me brisait, les images de la course pour récupérer les agneaux sous les oliviers finissent par me vider de mes dernières énergies. Pour manger, je me rappelle bien : je tendais la main mais je n’arrivais pas à porter la cuillère à la bouche, morte de fatigue. Je me laissais alors, volontiers tomber dans les bras de Morphée. On se lève le matin, une fois de plus le soleil jette son dévolue sur l’oued sebaou . Il est à moitié vide, c’est l’été et dans les grandes crevasses remplies d’eau paisibles, les écailles de poissons d’eau douce étincellent aux rayons du soleil argentés. L’horizon est cerné par un fond d’un vert d’orangers, je me frotte les yeux. La nuit j’ai beaucoup dormi et j’ai crié dans mon sommeil « yema ! », Melha me réveilla, alluma la lampe à pétrole, me rassura et me rendormis aussitôt, blottie contre son corps chaud. Comme je voudrais repartir dans ce monde. Redécouvrir encore et encore cet amour qui m’a permis de tenir sur mes jambes fragiles. Les après midi nous jouions aux osselets à l’ombre des vergers pendant que les adultes faisaient la sieste. Le parfum des poiriers, des grenadiers nous enivrent mais nous n’avion pas le droit de cueillir ces fruits qui ne sont pas encore murs. Hélas ! L’interdiction n’était jamais respectée car c’était moi-même qui cueillais ces fruits « défendus ». Alors, pour ne pas être grondés, on ménageait l’humeur des adultes en enterrant les pelures des grenades qu’on dégustait. Qu’est ce que j’aimais, jeddi, ce vieillard aux cheveux argentés ! Qu’est ce que j’aimais ses retours de marché quand dans ses énormes poches, sous son burnous blanc je trouvais les bombons qu’ils nous achetait. Je m’endormis ce soir, je fermais les yeux sur les visages de ceux que j’aimais dans mon enfance, ces visages, ces sourires qui m’avaient fait oublié le froid, la faim qui m’avait essuyé les larmes…
A quelques mois de l’indépendance, je ne me souvenais point de la guerre. Les images qui me revenaient étaient celles des premiers jours de la fin de cette guerre qu’on disait atroce, de camions remplis de gens allant manifester leur joie partout. Quel bonheur d’être un peuple libre. Mais hélas pour ne plus jamais l’être par la suite. Je profite de ces jours pour me reposer, je suis très fatiguée, Décembre est un mois que je déteste, je déteste les jours de fête, je déteste aussi les retrouvailles en famille parce que je ne retrouve pas cette atmosphère d’autrefois parce que les visages de ceux que j’ai aimés ne sont plus là …
On se remémore le souvenir pour dire que nous ne les avions pas oubliés. Le savent ils ? Mais savent ils aussi que sans eux on vit autrement, que leur absence nous pèse et que des années après on n’a toujours pas fait le deuil et par moment, on croit entendre leur voix, leur rire, leurs pas. On croit voir leurs silhouettes, leurs gestes dans la pénombre, dans le clair obscur. Je me souviens de l’enterrement de mon père, il est mort sans que j’ai eu l’occasion de son vivant de le voir une seule fois. Il est mort au maquis, m’a-t-on dit bien plus tard après sa mort. Un jour en rentrant à la maison j’ai trouvé du monde ‘ c’était la première année de l’indépendance. Nous habitions la villa Joseph Jacob je crois bien du moins c’est ce que ma grand-mère disait. J’étais curieuse de voir en face de moi ce fameux JOSPH JACOB pour lui dire que sa villa était trop belle enfin bref. Je ne me souviendrai jamais de la date. J’ai compris que je ne verrai jamais mon père. Il était dans un petit cercueil en bois couvert du drapeau algérien.
IL n y’avait pas que mon père. Il y avait deux de ses compagnons que l’on n’ avait pas réussi à identifier. Quant à mon père il ne l’avait été que grâce à sa montre dont seule ma grand-mère détenait le secret. Elle ne pouvait donc ne pas le reconnaître .j’étais petite, moi. J’avais 6 ans je me souviens de ma mère et de ma grand-mère qui pleuraient. je pleurais , moi aussi, mais je ne savais si je pleurais parce que ma mère pleurait, ou bien que je pleurais ce père que je ne connaissais pas. J’essayais de comprendre le pourquoi de mes larmes. Est-ce des larmes de contagion ou bien ceux d’une fillette fragile pour qui sa mère et sa grand-mère faisaient beaucoup de peine, car, je savais malgré mon très jeune âge que pleurer était une façon d’extérioriser sa douleur. Les larmes de ma mère et de ma grand-mère avaient pour effet, d’initier ma sensibilité aux émotions, une sorte d’entraînement, car pour moi, la dépouille que contenait ce corbillard n’avait pas une grande signification, même si, tout le monde autour de moi avait l’inébranlable conviction que les restes de mon papa, reposaient bel et bien au fond de cette boite étrange, peut être vermoulu ou encore complètement pulvérisé. Je me posais la question, si l’on pouvait en effet pleurer un père que l’on ne connaissait point. Mes sanglots secouaient mon petit corps chétif …..
Je pleurais et ces larmes me paraissaient justifiés plus tard mais dans un autre sens que personne ne pouvait deviner. Ils ont eu raison de couler sur mes joues parce que le destin allait me réserver bien des souffrances. On enterra mon père et ses compagnons, une vie vient de se terminer pour moi, celle de petite fille insouciante, inconsciente, une autre, impitoyable vient de commencer, celle de la prise de conscience, des choses sérieuses, des tracas de la vie, des imprévus dangereux pour la frêle créature féminine que j’étais. Au cimetière des chouhadas et pendant longtemps ma mère fatma et moi et ma grand-mère nous allions chaque AID visiter les tombes de mon père et de ses deux compagnons. Chaque occasion de fête de l’Aïd, je lui posais cette question curieuse de façon récurrente « et si tu étais là, papa, mon amour ?»
J’ai aimé tadmait des que j’ai ouvert les yeux, j’ai aimé ses gens, j’ai aimé tout ce qui m’entourait, j’ai amé le parfum des fleurs des orangers qui nous parvenait des vergers du bord du sébaou, j’ai aimé le bruit du vent dans les eucalyptus quand, avec ma grand-mère nous allions récupérer du bois. J’aimais ces aubes ou parfois nous réveillions très tôt et allions ramasser des olives. OH ! Qu’il était bon le pain que nous mangions.
Par Zehira KARA