Extrait du livre  «  les voleurs d’enfance » Par  Abdenour Si Hadj Mohand

A mon arrivée, j’ai été surprise de redécouvrir mon quartier, ce jour, 3 mars 2008. Je n’ai pas écrit depuis déjà bien longtemps, et cela me donnait cette étrange impression de me recroqueviller sur moi même. La grippe qui est venue s’installer en moi  a trouvé le terrain favorable, sans compter l’environnement extérieur glacial de ces derniers jours. Enfin, il commence à faire chaud. Je me sens  encore fatiguée après cette dure épreuve. Maintenant Il fait beau et c’est vraiment rassurant de revoir le soleil après une absence qui m’a paru trop longue. Les gens sortent de leur coquille, et deviennent moins grincheux, Ils ont un visage rayonnant, en tout cas moins stressés.

Les élections sont passées, cette fois je n’ai pas tenu de bureau de vote comme à l’habitude, et, naturellement c’est la gauche qui a cartonné partout ou presque. Je le savais d’avance étant donné que sur le terrain, le malaise social n’arrêtait pas de grossir à vue d’œil.

Les terribles inégalités ont engendré la fracture sociale. Le pouvoir d’achat ne cesse visiblement de pénaliser les ménages. Même la classe moyenne s’est retrouvée au pied du mur. Aujourd’hui, il y a l’émergence d’une nouvelle classe : celle qui travaille mais qui ne parvient pas.

Annie est arrivée ce matin abandonnant pour une fois son bonnet phrygien pour un autre qui me paraissait tout à fait banal. Par contre sa philosophie de la vie est restée inchangée malgré ce nouvel accoutrement. Ce qui ne m’a pas empêché de la complimenter comme j’avais pris l’habitude de le faire mais, cette fois par rapport  à ses bottes. Pour dissimuler ses craintes d’être soupçonnée de femme snob elle me disait souvent qu’elle s’habillait dans les braderies.

Qu’elle ne pouvait s’habiller dans les boutiques à cause soit disant des prix fort élevés. En fait, moi même je savais qu’elle avait parfaitement raison malgré qu’elle affichait cette fausse modestie. Je crois en fait que, malgré tout, que  le coût de la vie nous donnait  à tous des claques magistrales. Enfin bref, nous espérions tous que les choses allaient s’améliorer et la mise en place par le gouvernement de nouveaux dispositifs en plus de ce qui est déjà en place permettrait de réduire quelque peu ces inégalités. Ce qui était à mes yeux primordial et d’une urgence incontestable.

IL fait beau !il fait beau !ce refrain dans ma tête, je le chantais à tue tête, pour créer dans mon intérieur cet état de bonheur et de joie intime. Effectivement, la vie est plus agréable quand il fait beau. J’ai toujours l’impression que j’avais moins de tracas quand il fait beau. Cette harmonie entre la vie intérieure et le monde environnant montre bien qu’il n’existe aucune cloison étanche entre l’individu et le milieu dans lequel il baigne. Une matinée radieuse en l’occurrence et fabuleuse et les journées sont plus légères dans leur contenu même les plus lourdes nous paraissaient très légères, dans ce contexte de lumière et de chaleur, ici à Nanterre.

En Algérie, c’est la période des fèves et des petits pois. Le moment où l’on peut déjà dans la rue, commencer à sentir ce fameux couscous aux fèves et aux petits pois qui chatouille les narines. Oh !combien ça me manque, cette odeur, moi qui suis maintenant enveloppée dans les bruits  d’une grande ville française. Jadis, le seul bruit qui me parvenait, quand le soir à la tombée de la nuit, blottie dans ma couverture de laine, sur mon sommier de bois, c’était le bruit feutré   de la pluie sur le  toit en tuiles berbères. J’aimerais pouvoir y retourner, ne serait que pour une journée pour voir les personnes que j’aime, m’exposer de tout mon corps au soleil brûlant, sentir toutes ces odeurs du printemps, ces saveurs culinaires.Je t’embrasse très fort et  souhaite te revoir bientôt, ma chère ville « coloniale » TADMAIT.

Je pense que l’oranger de maman est en fleurs et dans la cour se répand son  doux parfum en fin de journée mêlée aux effluves du café. C’est le début du printemps et tout est en train d’éclore :les pommiers,les grenadiers,les abricotiers, pour embaumer l’air et lui donner un goût de fête malgré les tristesses qui se lisent sur les visages de ces kabyles trop longtemps privés de distraction par une

les difficultés de la vie et le spleen de le vie moderne sans les commodités qu’elle offre sous d’autres cieux. On ne peut tout avoir dans la vie  qui est elle même  jalonnée d’événements comme pour assombrir davantage encore nos journées.

        Je sais que ma mère est très mal en point. Cela fait à peine un an que ma frangine est décédée, et je me retrouve seule sans sœur, sans avoir non plus de frère. C‘est trop dur de ne plus pouvoir parler à ma sœur au téléphone. De ne plus discuter avec elle. Ce vide est devenu incommensurablement plus pesant pour moi qui suis d’un tempérament fragile, à cause des aléas de la vie. La perte tragique tout récemment, de mon époux, a fini de parachever la destruction de l’édifice que j’ai savamment et patiemment construit en l’avenir. J’ai cru que tout allait s’effondrer autour de moi et le temps est passé, j’ai commencé à apprivoiser sa solitude, à en faire d’elle une confidente. Je me disais, malgré tout j’avais une sœur qui m’écoutait, elle est certes loin mais le téléphone nous rapprochait et sa voix rassurante me donnait un peu de courage pour affronter mes difficultés de femme seule avec deux enfants à charge, deux tendres et fragiles fillettes, livrées aux dangers d’un monde austère, sauvage, impitoyable.  La perte de ma sœur a été un coup fatal, et, pour ce qui me restait comme courage je fus anéantie. Je ne me suis pas encore relevée de la perte de Boussad qu’une autre perte est venue endeuiller mon ciel, en assombrissant ma visibilité à l’horizon. Cette terrible idée de malédiction me hantait l’esprit et je me faisais violence en y songeant : pourquoi ça n’arrive qu’a moi, ce genre de drames ?