Le déni identitaire sévit toujours en Kabylie

Douze ans après son introduction à l’école algérienne et six ans après sa constitutionnalisation en langue nationale après le Printemps noir sanglant de 2001, tamazight subit toujours les censures et les différentes restrictions de l’Administration.

Ainsi après le parcours du combattant des parturientes lors des accouchements dans les cliniques algériennes, le calvaire ne semble pas s’estomper pour autant. En effet, un nouveau né à Tizi Ouzou, appelé " Mass-Tyass ",  le prénom d’un membre de la famille royale du roi Jugurtha, qui a combattu héroïquement les Romains, a été refusé par les services de l’état civil de Tizi Ouzou. 

Devant cette situation, où non seulement tamazight est toujours victime d’un apartheid linguistique, elle perd même le fief de la revendication qui l’a porté depuis les années 40, la Kabylie. Un petit et bref rappel des différentes étapes de luttes qu’a vécu la revendication serait nécessaire pour situer le débat.

Durant la Révolution de Novembre, la revendication identitaire était mise en veilleuse pour les besoins de la lutte commune contre le colonialisme. Quelques années après 1962, la riposte populaire à l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri en 1980 a donné naissance au Printemps berbère. C’est par la mobilisation de toutes les forces progressistes face à la violente répression que tamazight prenait sa place dans le discours politique national de l’époque. Ce mouvement d’essence revendicative et démocratique sonna le glas du régime. Avril 80 fut un tournant décisif dans le combat identitaire et démocratique en Algérie depuis l’Indépendance. En fait, pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, la question berbère,  reléguée, des années durant, à une simple agitation de conjoncture, a été posée par la force des mots et du mouvement par la population. La décennie qui s’en est suivie a été riche en luttes. Dès lors tamazight gagnait  terrain et sympathie. En 1988, avec l’ouverture démocratique, les militants berbèristes redoublaient d’actions afin d’imposer une place à leur revendication. Moult actions, tel le boycott scolaire a été engagé par les animateurs du Mouvement culturel berbère, MCB en 1994 pour introduire tamazight dans le système éducatif national. Une année après, la langue de Massinissa est enseignée, même si de manière timide, dans les écoles algériennes, notamment en Kabylie. Au début du nouveau millénaire, tamazight est revendiquée dans le sang par la Kabylie. Les événements tragiques de 2001 ont inscrit tamazight langue nationale sur décision du président de la République.

La reconnaissance de la langue millénaire des Algériens est le fruit d’une lutte acharnée, menée pendant plus d’un demi-siècle par plusieurs générations de militants. Elle est sortie des carcans rétrogrades du monolinguisme imposé.
L’interdiction d’inscrire nos enfants sous une affiliation berbère, survient à un moment où tamazight est la cible des courants arabo-islamistes, comme le projet de le transcrire en caractères arabes. Elle survient aussi dans une wilaya qui n’est autre que le bastion de la revendication berbère.
Les hautes autorités du pays, ainsi que tous les militants démocrates sont interpellés par cette énième atteinte, d’un côté aux sensibilités régionales et de l’autre, aux lois de la République et de la Constitution.

Enfin, pourquoi notre Administration accepte-t-elle des prénoms à connotation terroriste, comme Oussama Ben Laden, ou ceux venus d’Europe comme Laëticia, Sandra… ? 

 


La famille Aoudia de Illilten ne sait toujours pas à quelle autorité se plaindre afin d’inscrire leur fils sous le prénom de Mass-Tyass. Le calvaire de ce père de famille a commencé le lendemain de la naissance de son enfant dans une clinique du chef-lieu de wilaya de Tizi Ouzou. 

Alors que cette dernière été de tout temps le fief de la revendication identitaire, l’on assiste pantois à un rétrécissement des plus inquiétants du Champs de Manœuvres de tamazight en tant que réalité historico-civilisationnelle de toute l’Afrique du Nord. Stupéfait était le papa lorsque les préposés aux guichets de l’état civil de Tizi Ouzou ont tout simplement refusé d’inscrire l’enfant sous le prénom de Mass-Tyass qui n’est autre que le prénom d’un prince amazigh à l’époque du roi Jugurtha. Sous le prétexte que le prénom de Mass-tyass ne figure pas dans la liste des prénoms choisis unilatéralement par une administration xénophobe, Mass-Tyass demeure, deux mois après sa naissance "sans prénom."


Rencontré avant-hier dans son village, Madjid, le père du petit " Mass-Tyass ", souligne que " l’affaire est entre les mains du juge, lequel décidera de la suite à lui donner. " Par ailleurs, notre interlocuteur est catégorique, " aucune autorité, quelle qu’en soit ne saura me dissuader de le prénommer ainsi ", insiste le géniteur.

Après l’avoir trimballé d’un bureau à un autre, d’un étage à un autre, aucune suite positive n’est donnée à ses doléances.

Des questions s’imposent devant cet état de fait. Qui est derrière cette interdiction qui intervient des années après l’introduction de tamazight à l’école ? D’où viennent ces instructions, et pourquoi justement en ce moment où l’APC de Tizi Ouzou est sous les commandes d’un parti connu pour son hostilité au fait amazigh ? Les réponses ne seront que politique. Un vieil adage disait :"Tu chasses le naturel, il revient au galop.

"Les réactions négationnistes héritées des dinosaures de l’Administration durant les années d’or de "l’amazighophobie "sont de retour.  La population assiste amère à une énième atteinte à la personnalité de la région, qui ne revendique jamais assez son attachement indéfectible à son histoire plusieurs fois millénaire.

Devant cette situation d’apartheid anti-amazigh des plus frustrants, la famille Aoudia, assistée par tous les villageois, ne compte pas lâcher de sitôt le bras de fer engagé avec un administration exécrée, par sa bureaucratie révolue.

Les auteurs de ce déni commettent impunément deux graves dérapages. Le premier consiste à interdire un prénom berbère à un petit-fils de chahid, exécuté abominablement par les forces coloniales. Le second n’est autre que le forfait de traîner dans la boue la Constitution où le fait amazigh est inscrit comme l’aboutissement d’un engagement acharné de toute la Kabylie pour la reconnaissance de son identité. Les hautes autorités du pays sont interpellées plus que jamais à mettre fin à ce genre de comportements qui n’honorent, malheureusement, ni leurs auteurs et encore moins les institutions de la République.