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La France, terre hâllal ? (1)
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Par Achour Ouamara
Publié le 07/15/2007
 

La France, terre hâllal ?

Le mythe du retour étant quasi­ment sur le point de rendre son tout dernier souffle, il resterait à l'immigré musulman de ré­soudre le délicat problème de l' après­décès. D'aucuns attendent avec un pres­sentiment de déchirure à l'idée d'être inhumés loin de la progéniture. Car "le vieillard répugne à quitter ses horizons de toujours et celui qui a émigré dans sa jeunesse ressent l'appel des lieux de naissance (...) L'appel mystérieux de la mort, c'est l'appel mystérieux de la terre natale" (2). Sa terre natale le suit comme son ombre.

Quoi de plus terrible que de mourir dans l'anonymat, exilé, loin de sa terre­mère, sans l'assurance d'un dernier culte (3). Cet anonymat désacralise la sépulture en la déviant du parcours cérémonial traditionnel qui permet aux proches d'assumer sans traumatismes le travail du deuil. ....


La France, terre hâllal ? (1)

La France, terre hâllal ?

Le mythe du retour étant quasi­ment sur le point de rendre son tout dernier souffle, il resterait à l'immigré musulman de ré­soudre le délicat problème de l' après­décès. D'aucuns attendent avec un pres­sentiment de déchirure à l'idée d'être inhumés loin de la progéniture. Car "le vieillard répugne à quitter ses horizons de toujours et celui qui a émigré dans sa jeunesse ressent l'appel des lieux de naissance (...) L'appel mystérieux de la mort, c'est l'appel mystérieux de la terre natale" (2). Sa terre natale le suit comme son ombre.

Quoi de plus terrible que de mourir dans l'anonymat, exilé, loin de sa terre­mère, sans l'assurance d'un dernier culte (3). Cet anonymat désacralise la sépulture en la déviant du parcours cérémonial traditionnel qui permet aux proches d'assumer sans traumatismes le travail du deuil.

La terre et le sang

. S'il est vrai que mourir éloigné de sa terre natale, c'est mourir deux fois, il reste que la terre, parce qu'intimement associée au sang, se devait de recevoir la dépouille mortelle là où les siens naissent et meurent. C'est sans doute avec la conscience de sa mort hors de la terre-mère que le musulman se ressaisit et se ramasse tout entier dans son identité sépulcrale pour perpétuer le souvenir de son exil. Sa réifi­cation durant toute sa vie de travailleur réduit à sa simple fonctionnalité de valeur marchande fait qu'il met un point d'hon­neur à présider de lui-même à sa mort. Dépouillé de son corps, de sa chair, ayant cessé de produire après s'être usé sur l'autel des usines, son âme est peut-être la chose qu'il ait durant toute une vie de labeur, su épargner. Rien au monde ne peut l'en priver. Sa mort, c'est son affaire.

La mort tue

Taire la mort est l'apanage de l'occi­dent qui, par des mécanismes d'exclusion de l'improductif a inventé ces mouroirs que sont les hospices livrés à l'appétit des thanatocrates férus de macabre, enlevant à la mort toute sa signification. C'est pour échapper à cette désacralisation de la mort que les musulmans de l'Isère se prennent en charge afin de donner à leur mort toute sa charge symbolique. Car mourir relève tout autant de la nature que de la culture.

Tiraillé entre la fidelité à la terre natale jusqu'à lui offrir sa dépouille, et le besoin de continuer à vivre auprès de sa progéniture après sa mort, l'immigré mu_ulman, longtemps fermé à cette éventualité, semble de plus en plus se décider à se faire inhumer en France mais sans rendre l'âme à n'importe quel prix.

La maison-France qu'il a contribuée à bâtir tout en y vivant exclu, le musulman à sa mort y pénètre de plein droit, y entre comme une semence là où il a produit et reproduit. Le mort-père garant et protec­teur continuera d'exercer in situ son autorité et accéder ainsi au statut d' an­cêtre tutélaire.

Un des arguments les plus avancés à cet effet concerne l'impérieux devoir de rester auprès de sa progéniture. Soucieux de transmettre sa culture d'origine, il voit dans son inhumation en France un sur­plus de garantie que ses enfants conti­nuent - ne serait-ce que par les visites post mortem au cimetière - de garder un lien avec cette culture. De surcroît, à défaut d'être accompagné jusqu'à la dernière demeure par les frères de sang, son lignage (la famille élargie restée au pays), le musulman est rassuré de l'être par ses frères de travail. La dynamique des associations de retraités est là pour témoigner de cette solidarité (4).
Plus terre à terre, il est aussi des im­migrés musulmans nécessiteux qui ne peuvent subvenir au rapatriement de la dépouille mortelle, devenu trop coûteux de nos jours; d'autres, après un long exil, se retrouvent sans famille d'accueil dans le pays d'origine. Quant aux françaises épouses de musulmans, elles tiennent mordicus à ce que leurs époux soient enterrés auprès d'elles.
De cette nécessité et de ce besoin naissant d'être inhumé en France à sa réa­lisation, un long chemin parsemé d'em­bûches devait être parcouru tant l'admi­nistration est tatillonne sur ce sujet.

Abdelkader, le lutteur

Pendant longtemps, l'immigré musul­man était en quelque sorte interdit de séjour d'inhumation faute d'un cimetière musulman. Il faut savoir gré au feu M'Hamed Abdelkader qui dès 1987 a senti avant tout le monde la nécessité de ce cimetière dans le département de l'Isère. Mais ce fut un parcours de combattant pour en obtenir une autorisation. Ce combat a enfin porté ses fruits grâce à la ténacité de l'association AGEMI (5) qui a pris vaillamment le relais. Enfin, et ce n'est pas trop tôt, le SIEPARG (6) vient d'accorder ce carré de cimetière aux musulmans sur un site de la commune de Poisat, dans l'agglomération grenobloise, sur une étendue de cinq hectares (7). L'inauguration est prévue début 94. En attendant, un funérarium intercommunal est disponible à l'hôpital des Sablons (ainsi qu'à Echirolles et Saint-Martin d'Hères) pour la toilette et les veillées mortuaires des musulmans (8).
L'association AGEMI offre à cet égard une assurance doublée d'une confiance quant au bon déroulement des rites funéraires et à leur stricte observance exigée par l'inhumation du musulman. C'est sans doute ce paramètre, parmi tant d'autres, qui a compté dans cette décision trop coûteuse psychologiquement et moralement.
Arraché à la servitude anonyme, sa sépulture honorée par ses proches, l'âme purifiée selon les rites de sa religion, l'immigré criera du haut de sa stèle toute sa mort durant l'injustice et l'exploitation qu'il a subies à ceux-là mêmes qui n'ont jamais voulu voir ni entendre!

(1) "Hallâl" veut dire permis par la religion musul­mane, antonyme de "haram", interdit.
(2) Edgar MORIN: L'homme et la mort. Ed. Seuil, 1970, p.121.
(3) aujourd'hui encore, l'association ASALI (Asso­ciation de Solidarité des Algériens de l'Isère) compte plus d'un millier d'adhérents qui forment le projet d'être entérrés dans le pays d'origine. (ASALI : 7 rue Humbert II. 38000 GRENOBLE. Tél. 76 46 97 76).
(4) Citons l'association ARAl (Association pour la défense des Retraités et invalides Algériens de l'Isère) sise au l, rue Hauquelin 38000 GRE­NOBLE. Tél. 76 42 38 89. Il faut compter, pour les Algériens de l'Isère seulement, pas moins de 2200 retraités dont certains semblent décidés de se faire inhumer en France. Cf. sur le thème de "Vieillir dans l'immigration", le N°64 de la revue "Ecarts d'identité".
(5) AGEMI : Association pour la Gestion du cimetière Musulman dans l'Isère
(6) Syndicat Intercommunal d'Etudes de Program­mation et d'Aménagement de la Région Grenob­loise.
(7) Cf. ci-après la présentation de l'association AGEMI quant aux autres carrés de cimetières existants dans l'agglomération grenobloise (Echi­rolles, Vienne, St Martin le Vinoux, Voreppe).
(8) Quoi de plus naturel que de suggérer d'appeler le cimetière de Poisat "Cimetière M'Hamed Abdel­kader", d'autant plus que, selon ses propres vœux, il souhaitait être exhumé pour être enterré dans un cimetière musulman dont malheureusement il n'a pas vu le jour de son vivant, puisqu'il nous a quitté l'année du bicentenaire de la révolution française.

(in De l'islam en France à l'islam de France, Ecarts d'identité, n°66, sept.93)