Tifilkout.com tient, à remercier M. Ferhat Mehenni, d’avoir accepté de répondre à nos questions. Ce geste constitue pour toute l’équipe de Tifilkout.com un brin de confiance et d’encouragement pour continuer dans cette lancée et faire de ce site un portail régional complet.

M. Ferhat Mehenni,  fils de Chahid, militant infatigable des causes justes et célèbre chanteur engagé depuis plus de trente ans. Depuis plusieurs décennies de militantisme sans relâche pour la démocratie et l’Amazighité en Algérie, il a crée en juin 2001, lors du printemps noir de Kabylie « le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) », ou il se consacre entièrement, avec les milliers de militants autonomistes kabyles à la défense des intérêts et les droits du peuple kabyle. Dans cette entretien, celui qu’on surnomme « l’ancien » nous livre ses conceptions et ses projets pour l’avenir en tant que Premier porte parole du MAK.  
  

Tifilkout.com : Pouvez-vous nous résumer les circonstances dans lesquelles est née l’idée d’une autonomie régionale pour la Kabylie ?

L’idée de l’autonomie régionale kabyle est un véritable enfant endormi dans le ventre de sa mère, des années durant. Elle était là, depuis très longtemps, mais elle avait eu toutes les peines de la terre à voir le jour. En gestation dans les entrailles de la Kabylie depuis que celle-ci avait essuyé ses deux défaites militaires contre la colonisation française (1857, 1871), elle n’avait pas arrêté de pousser pour venir au monde. Ce sont les élites kabyles qui, chargées du travail de la maïeutique, ont failli à leur mission en n’étant pas prêtes plus tôt pour l’accueillir et l’assumer. Ce n’est qu’en 2001  que cela a été possible après que, malheureusement, toutes les autres solutions, censées faire notre bonheur, nous avaient conduits au bain de sang du « printemps noir ». Le terrain a, néanmoins, été préparé par l’évocation de la solution fédérale au début des années 90, puis celle de l’autonomie linguistique dans le chaud de la révolte citoyenne de la jeunesse kabyle, suite à l’assassinat de Matoub Lounes, durant l’été 1998. Le tout est issu du radicalisme antiberbère du pouvoir algérien qui ne répondait aux doléances identitaires légitimes de la Kabylie que par la répression, l’humiliation, l’insulte et le mépris.

Pour revendiquer notre langue, il avait suffi de l’interdiction d’une conférence de Mouloud Mammeri qu’il devait donner à l’université le 9 mars 1980 sur les poèmes kabyles anciens, mais pour revendiquer notre autonomie régionale il a fallu d’abord que le pouvoir tire sur nos enfants et en tue une centaine à balles explosives. L’Histoire est ainsi faite, tragique et capricieuse, elle se donne le temps qu’elle veut  pour faire mûrir, ou faire émerger une idée au sein d’un peuple.

La Kabylie est-elle, aujourd’hui, acquise à une l' idée de l'autonomie?

En l’absence de paramètres scientifiques pouvant évaluer l’évolution de la diffusion de cette idée en Kabylie, nous constatons tous les jours sur le terrain que l’autonomie régionale est la plus grande aspiration du peuple kabyle. Que le pouvoir algérien ou des organisations locales  dont les intérêts sont liés à celui-ci affirment le contraire, ne nous étonne pas. Pour sauver César ne fallait-il pas brûler Rome ? La négation de notre réalité a été la seule attitude qu’il ait su avoir vis-à-vis des revendications kabyles. Souvenez-vous ! Malgré le printemps berbère de 1980, il considérait jusqu’en 2002 que la donne amazighe était marginale. Malgré le printemps noir 2001, il continue d’affirmer que l’idée d’une autonomie régionale est « rejetée » en Kabylie, comme si l’Eglise pouvait se moquer de la charité.

Vous avez été dans de nombreuses capitales occidentales au nom du MAK. Quelle est la nature des réponses qui vous ont été données, notamment de la part du Département d’Etat américain ?

Je sais que des nostalgiques de l’époque du parti unique font courir les bruits  les plus fous sur nos activités diplomatiques. Ils oublient que les temps ont changé, que la liberté et le droit se sont mondialisés et que l’Algérie ne peut plus vivre en vase clos. Devant les morts et les blessés du printemps noir nous avons estimé qu’il est de notre devoir d’alerter l’opinion internationale sur le drame kabyle afin d’arrêter le massacre de nos enfants et de prévenir d’autres effusions de sang. Nous ne pouvons rester en spectateurs pendant qu’on tire sur les nôtres. Si c’est à refaire, nous organiserons plus de déplacements que nous n’en avons faits. La teneur de nos entretiens se sont limités au fait de parer au plus pressé et à la manière dont il y a lieu de réorienter le droit international pour éviter que des drames humanitaires à la rwandaise, yougoslave, somalienne, afghane, irakienne ou soudanaise… ne se reproduisent encore, ne se généralisent. C’est à ce titre que notre proposition d’une autonomie régionale est salutaire non pas seulement pour la Kabylie mais pour tous les pays issus de la colonisation. Pour éviter la partition des pays mal fagotés par leur créateur colonial, l’autonomie régionale restitue à chaque peuple les droits dont il a été spolié. Le monde connaîtra moins de guerres. C’est du moins le message que nous avons voulu faire passer auprès de nos interlocuteurs occidentaux. En revanche, de leur part, nous n’attendons aucune réponse sinon de nous comprendre et de commencer à sensibiliser les chancelleries sur notre vision du monde.

Le MAK vient de tenir son congrès à Ighil Ali. Comment se sont déroulés les travaux

Les travaux se sont déroulés en deux étapes avant Ighil Ali. Deux précongrès s’étaient tenus à Tizi-Rached et à Rodha où les textes politiques (Le Projet d’Autonomie de la Kabylie et la Charte des Droits du peuple kabyle et de la Kabylie) avaient été discutés et amendés. Le congrès du 14 août 2007 a eu donc un travail suffisamment mâché par ces rencontres qui l’ont précédé. Cela nous a permis de tout terminer en une seule journée. Nous avons fait des économies de temps, d’argent et de querelles stériles, mais pas sur le débat. Plus de 350 délégués ont pris part à cette journée historique et les textes ont été démocratiquement adoptés. C’est démocratiquement également que les membres de l’Aseqqamu Aghelnaw ainsi que l’Amqran du MAK ont été élus.

Pourquoi ce congrès ne vient qu’après 6 années d’activités sur le terrain ?                                                         

Pour plusieurs raisons. Au départ, il ne fallait surtout pas faire dans la précipitation. Ensuite, tant que le Mouvement des Arches était sur le terrain, il était hors de question de le déstabiliser ou de lui faire de l’ombre. Plus tard, l’assassinat de mon fils avait freiné nos activités, tout comme l’acharnement économique sur le N° 2 du MAK, M. Ait Bachir. Enfin, on ne bâtit pas un mouvement politique avec légèreté. Il nous fallait nous montrer à nous-mêmes et à l’opinion publique que nous avons de l’endurance, que donc, nous sommes fiables, sûrs.

Quelles sont les différentes instances mises sur pied ?

Nous n’avions pas à inventer l’eau chaude. Nous avons retenu statutairement deux instances nationales, l’une délibérante, « Aseqqamu Aghelnaw » et l’autre exécutive composée d’un Secrétariat exécutif nommé par un Secrétaire Général, lui-même désigné par l’Amqran ou le président du MAK. Il faut noter que c’est la première fois qu’une organisation politique de chez nous limite par disposition statutaire le  nombre de mandats de son président et qu’un conseil des sages, chargé de veiller au fonctionnement démocratique de la structure, est indépendant de ses instances délibérante et exécutive. Le 1er Conseil National aura lieu début novembre et prendra connaissance de son  Secrétariat Général.

Le MAK va-t-il demander son agrément auprès des autorités algériennes ?

En théorie et selon le Droit, seul le peuple donne son agrément à une organisation politique à travers des élections. Le pouvoir politique ne doit en principe disposer d’aucune prérogative en la matière. Mais notre pays a une loi qui n’est conforme ni au Droit ni à la théorie. Nous invitons une fois de plus le législateur à changer la loi de façon à permettre aux citoyens que vous êtes et que nous sommes d’accéder enfin à une démocratie de proximité. Un agrément politique est une autorisation que vous octroie un dictateur selon son bon vouloir. C’est un héritage qui nous vient du stalinisme, du despotisme oriental et de la pratique politique de l’Etat français d’avant la révolution de 1789 et qui s’appelle le droit régalien, autrement dit, le droit du Roi. Or nous sommes en république et en démocratie qui ne sont pas compatibles avec une demande d’autorisation d’exister politiquement. En tous les cas, la charte des droits des peuples autochtones adoptée par les Nations Unies le 13 septembre dernier nous conforte dans notre légitimité à revendiquer l’application de celle-ci par l’Algérie en faveur du peuple kabyle.
 
Quels sont vos projets pour le moment ?

Notre projet à court terme est de diffuser au maximum la Charte des Droits du peuple kabyle et le PAK, ainsi que cette charte de l’ONU sur les peuples autochtones. Les personnes qui auront à exercer des responsabilités nationales au sein du MAK sont à choisir sur la base de leur engagement, de leurs compétences et de leurs qualités humaines. C’est notre souci immédiat. Nous aurons aussi notre mot à dire sur les élections régionales et municipales du 29 novembre et nous fixerons un programme d’action pour l’année à venir. La concertation avec tous les autonomistes pour aller de l’avant tous ensemble est aussi l’une de nos priorités.

Où en est l’enquête sur l’assassinat d’Ameziane, votre fils aîné ?

L’enquête sur l’assassinat de mon fils aîné, Ameziane, est au point mort. Il y a changement d’équipe d’investigation suite à ma lettre ouverte de juin 2006 au Président de la République français. Depuis, malgré des revendications, sur le net, de cet assassinat, l’enquête piétine. Les Services français réputés pour leur efficacité semblent ne pas pouvoir honorer leur mission dans cette affaire qui en est déjà à sa 4e année. Dans les affaires de la criminalité ordinaire l’échec est rare. Dans les meurtres politiques, il est la règle en France.

Votre prochain album est pour quand ?

Mon nouvel album s’intitule « Adekker d usirem » « Requiem et espérance ». Il est composé de 10 chansons + une. Je suis en train d’étudier la période qui corresponde le mieux à mes attentes de diffusion. Dans tous les cas, cela ne prendra pas plus de trois mois encore.

Un dernier mot pour l’équipe de tifilkout.com et ses lecteurs!

Tifilkout est un beau village situé à quelques kilomètres du mien. C’est en y allant à l’âge de 12 ans que mon destin était fixé pour le reste de ma vie. A la mi-avril 1963, je m’y suis rendu sur ordre de ma mère, veuve de chahid, sans qu’elle sache elle-même pourquoi. En fait c’était pour aller dans un « centre d’enfants de chouhada » comme on appelait les orphelinats de martyrs de la Guerre d’indépendance algérienne.
Je suis ravi de savoir qu’un village kabyle a fait son site internet. Cette équipe est une pionnière dans ce domaine. J’ai visité plusieurs fois son site et il fait honneur à ses créateurs et ses animateurs. J’espère que d’autres villages suivront l’exemple pour que la présence du peuple kabyle dans le monde soit l’affaire de tout un chacun. Félicitations et longue vie au site de tifilkout.com

Propos recueillis par : Moumouh Mouloudj