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Sous-France... au nom du père ...
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Par Achour Ouamara
Publié le 07/10/2007
 

Sous-France... au nom du père ...

Les explications crisologiques du malaise des banlieues (chômage, problèmes d'intégration, etc.), aussi pertinentes soient-elles, peinent à percer l'écorce symbolique des revendications portées par les jeunes issus de l'immigration.
Pour peu qu'on interroge profondément les raisons de ces colères, on s'apercevra combien le mal n'est pas là où d'habitude certains médias le cherchent fébrilement, attirés par ces quartiers comme la guêpe par le sucre. ....


Sous-France... au nom du père ...

Sous-France... au nom du père ...

Les explications crisologiques du malaise des banlieues (chômage, problèmes d'intégration, etc.), aussi pertinentes soient-elles, peinent à percer l'écorce symbolique des revendications portées par les jeunes issus de l'immigration.
Pour peu qu'on interroge profondément les raisons de ces colères, on s'apercevra combien le mal n'est pas là où d'habitude certains médias le cherchent fébrilement, attirés par ces quartiers comme la guêpe par le sucre.
L'image du père usé au travail et stigmatisé à outrance fait pendant aujourd'hui à celle du quartier sur lequel, paradoxalement, le jeune décante toute sa colère, sachant que "le quartier stigmatisé dégrade symboliquement ceux qui l'habitent, et qui, en retour, le dégradent symboliquement, puisqu'étant privés de tous les atouts nécessaires pour participer aux différents enjeux sociaux, ils n'ont en partage que leur commune excommunication" (Pierre Bourdieu, Misères du monde, Seuil).
Cette excommunication, le jeune la lit dans le livre d'humiliations subies par le père depuis de longues années. Toute la charpente symbolique de l'immigré s'en trouve mitée comme est sapé son honneur-virilité-autorité : séparation d'avec le pays d'origine dont il fait le deuil du retour, d'avec sa progéniture puisque sa langue reste sans destinataires, d'avec la société d'écueils faute d'être d'accueil, et, partant, d'avec soi n'était cette farouche inclinaison à toujours s'inventer un salut, par exemple ce renouveau de bigoterie auquel on assiste actuellement en France dans la communauté immigrée.
Et sans aller jusqu'à convoquer Freud, on peut dire qu'il y a en creux, dans ces révoltes, toute l'histoire de l'immigration dont on ne mesure pas assez les bouleversements qu'elle a induits dans la famille immigrée et, conséquemment, sur le rôle du père s'étiolant jour après jour. Le père et l'enfant ont manqué de co-naître. Que transmet le père, sinon une culture fragmentaire faite, de surcroît, de souffrances ? C'est pourquoi la force affective de leur relation tient dans le non-dit. L'enfant prend ainsi la figure du clou de Djeha qui rappellera toujours l'exil et l'exploitation du père. S'il s'incline devant la sueur nourricière, il se trouve par ailleurs déraciné de la parole prescriptrice et interdictrice du père puisqu'elle est dite dans un langage qui lui est souvent étranger (arabe ou berbère). La parole du père "apparaît moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute" (Montaigne). Parole trouée, inachevée, elle ne fait plus sens. Les enfants baissent les yeux, non devant le père qui ne signifie plus puisqu'il n'ordonne plus, mais devant une histoire qui forme précisément le lieu où leurs deux mémoires se croisent. Le père est perçu par ses enfants comme une colonne voûtée par l'âge et le travail, à laquelle ils s'adossent de gratitude tout en la retenant de peur qu'elle ne s'effondre C'est ainsi que l'enfant renonce à ses créances vis-à-vis du père : il ne demande plus. Mieux : il joue le rôle du père en le protégeant : "Je sens la blessure de mes parents. Je sens leur demande" (jeune fille interviewée). La mère, elle, est en abîme, non qu'elle occupe un lieu de non-sens, mais parce qu'elle représente toute la profondeur de l'indépassable et de l'innommable. Elle de-meure dedans tout en étant placée au plus haut de la considération : "ma mère, c'est le ciel" (un jeune). Messagère entre les enfants et le père, la mère porte toute condensée la souffrance de l'exil, avec à la clé l'héritage de l'autorité paternelle à laquelle elle n'est nullement préparée. Les enfants interrogés au sujet de leurs mères ont du mal à la dire tant son image revêt un caractère de sainteté. Qu'opposer à l'incompréhension de l'écrasement de la mère et du père, au meurtre d'un pair, euphémisé en bavure policière, sinon le fiel du crachat ? Chaque coup de pioche du père sur le bitume laisse à ses enfants un insondable plant. Un tampon. Le sceau d'une inconduite. La bouche d'une prison. La rage d'un leurre des hommes mal-nés. La blessure de la dignité.
N'a-t-on pas raison de se révolter ?