De la difficulté de dire l'immigré

Les pratiques du dire l'immigré sont à interroger moins à travers la surface discursive qu'en dévoilant leurs structures profondes. Le discours immigrophile, dans sa compulsion à traquer le discours immigrophobe, s'avère souvent inefficace en ce qu'il ne s'attaque ni aux paradigmes, ni aux présupposés de celui-ci. D'où la tendance de ce discours à plus mimer que miner le discours immigrophobe. Celui-ci énonce pour dénoncer, celui-là dénonce pour annoncer sa négation en s'installant dans la dialectique du vrai et du faux.

Première difficulté : la destructuration de l'image négative de l'immigré

L'indignation quant au déficit de l'éthique qui caractérise le discours médiatique dans son exacerbation de la visibilité négative de l'immigré, aussi juste soit-elle, ne manque pas de laisser sous silence les non-dits qui commandent à son fonctionnement. Ceci est particulièrement vrai de l'image télévisuelle qui, dans sa texture, ne laisse passer que les arêtes les plus vives de l'altérité où l'indiqué cache l'index. Elle transmue cependant, dans le ressassement hypnotique, le constatif en performatif, l'information en affirmation, et produit ainsi un effet de réalité sous-tendue par des hors champ, non-dits efficaces pris en charge par l'imaginaire qui se nourrit de présupposés réactivés à souhait. On peut dire, dès lors, que montrer c'est dé-montrer, faire voir c'est faire accroire, puisque le récepteur confirme et renforce ce à quoi il croit déjà. On a beau démentir, les préjugés demeurent bien campés, comme si "trop de preuves fatigue la vérité" (Braque).

C'est pourquoi il faut "substituer aux images simplistes, et unilatérales (celles que véhicule la presse notamment), une représentation complexe et multiple, fondée sur l'expression des mêmes réalités dans des discours différents, parfois inconciliables", déconstruire ce discours, le corrompre en secouant les notions floues (intégration, différence, culture d'origine, double culture...) qu'elles ne deviennent concepts figés et faussement opératoires. On sait, depuis les travaux de Pierre-André Taguieff, comment les discours racistes et anti-racistes peuvent charrier les mêmes présupposés. La notion de différence y a été mise en ruine pour ne pas s'y attarder.

Ainsi, plutôt que de démonter le dire et le montrer médiatique pour le confronter à la véracité des faits, il faut analyser, d'une part, les mécanismes à la fois iconographiques et scriptuaires du travestissement qu'il fait de l'image de l'immigré, et, d'autre part, en tirer les leçons tant sur l'efficace de ce disours que sur les possibiltés d'un discours autre. Car, la rectification et le démenti de l'image négative de l'immigré affûtent davantage les préjugés qu'ils ne les ébranlent. Le discours positif sur l'immigré, loin de déconstruire les présupposés, s'attache, au contraire, à ce qui est posé, et se contente de répondre à l'interpellation, sans véritablement pratiquer une trouée dans le discours visé.

Pour s'en tenir justement au discours proprement dit, c'est précisément à la destructuration de l'énoncé immigrophobe qu'on doit s'atteler pour sortir de ses rêts lexico-syntaxiques, moins pour le rectifier que mettre à nu ses paradigmes. En clair, comment l'énoncé immigrophile paraphrase l'énoncé immigrophobe dans sa dénégation, sa reformulation ou sa répétition. C'est dans la réarticulation de ces énoncés selon leur mode de fonctionnement qui les fait circuler, se nier ou se juxtaposer, s'ignorer ou s'exclure, qu'il y a lieu d'appréhender le discours en plein travail de sens, et non dans la confrontation de formules figées.

Enfin, les démentis de ces images, pour qu'ils aient quelque chance de porter, nécessitent sans aucun doute des lieux de production d'images et de discours, un espace d'énonciation, qui aient la même force magique que la production audio-visuelle. Car "une visibilité ne se réfute pas par des arguments. Elle se remplace par une autre". Mais l'imaginaire est magmatique, il relève de la sédimentation de la longue durée, qui demande une genèse soci-historique des représentations liées à la période coloniale et à tout un pan de l'orientalisme.

Deuxième difficulté : la fermeture binariste

Le discours sur l'immigré s'enferme dans le binarisme. Le dyptique Français/immigrés en est l'énoncé de base. C'est dans la tension à rapprocher ou à séparer l'immigré du Français que se situe la famille des énoncés de ce paradigme énoncé-type, dont l'étreinte est difficile à desserrer : intégration/exclusion, bon immigré/mauvais immigré, immigré régulier/immigré irrégulier (clandestin), bon musulman/mauvais musulman, mais aussi, bon clandestin/mauvais clandestin. A "la rhétorique du clos et de la ségrégation de l'extrême droite" on répond par celle de "l'ouvert et du multiple". D'ailleurs, le discours immigrophobe fonctionne au dialogique, et se sature de ces binômes antinomiques : "Touche pas à mon pote" génère "Touche pas à mon peuple", "Black-Blanc-Beur" se corrige en "Bleu-Blanc-Rouge", "beuritude" s'annule dans "francitude", etc. Ce sont ces énoncés situés à la périphérie de deux discours antagonistes (énoncés de bord) qui sont à même de faire passer des formules d'un discours à un autre, sous forme de dénégation ou de reformulation sans pour autant mettre à jour la trame des présupposés en abÎme. Ce binarisme qui opère en énoncés divisés (l'immigré est X versus l'immigré n'est pas X) est au fondement même du discours immigrophobe. Il en est même le constituant majeur.

A ces énoncés divisés et binaristes, le discours consensuel sur le clandestin, dont l'analyse reste à faire, vient assurer, au grand soulagement du raciste dormant, sinon la fusion, du moins la promiscuité dans la paix, sous l'ombre de la Loi bien comprise.

La réappropriation par l'immigré ou par son défenseur de ces dyptiques déterminent ses actions toutes aussi posées par le discours immigrophobe : bannir/choisir, exclure/intégrer, ou selon l'appréciation économiste en pertes et profits, coûts et avantages. Ce dyptique, donc, instaure une pensée binariste qui est un mode de désignation de l'immigré dont celui-ci reste prisonnier puisqu'il doit sans cesse partir de ce discours qui le constitue en objet pour parler non en sujet de son discours mais en tant qu'objet sous la forme d'auto-justifications.

Il y a lieu de se garder d'instrumentaliser sans précautions ces notions qui oeuvrent plus à l'inégal rapport de forces mettant aux prises l'immigré face à la société d'acceuil (et de tant d'écueils !), d'autant que ce "rapport de forces est incontestablement en faveur de la société d'immigration - ce qui l'autorise à renverser du tout au tout la relation qui l'unit aux immigrés, au point de placer ces derniers en position d'obligés là où ils devraient au contraire obliger".

Parmi les multiples métaphores de l'immigré, qui met aux prises ce corps-à-corps Français/immigrés, il en est une qui forme leur matrice : la métaphore digestive, doublée de celle de la rétention/expulsion, en référence aux fonctions excrémentielles (odeur, argent) et spermatiques (reproduction, prolifération) tournant autour de l'analérotique.

Tenace est cette métaphore que sous-tend le paradigme de la séparation. Car, si, jadis, l'immigré était confondu avec son lieu de travail, là où il produit, puis identifié à son lieu d'habitation, là où il se reproduit, aujourd'hui, c'est son corps qui est au service du dire sur l'improduction, au sens de non rentabilité.

Intégrer (incorporer), assimiler (digérer)/ expulser (éjecter, évacuer) : toute la chaÎne de la di-gestion intégrative est déjà là. A filer la métaphore, le corps, dans ce théâtre de la combustion digestive, désigne la France au ventre sevré : "ils mangent le pain des Français", ou, comme le panse un brave policier qui traite savamment des immigrés : "le problème est celui du poisson et des arêtes : que faire des arêtes". Ces antiennes assurent, en miroir, toute une circulation d'énoncés positifs sur la peine de l'immigré et l'utilité de son travail, agrémentées d'arguments sincères mais non moins prisonniers de la formule accusatrice ("le racisme est une maladie", "un venin", "il ronge le corps"...).

La rétention/expulsion de l'immigré se réfère souvent à l'intoxication sur laquelle se greffe toute une éructation à propos du seuil d'(in)tolérance dont le discours s'assaisonne de bout en bout. A preuve ces propos qui ne manquent pas de sel : "Quant à la possibilté de faire fonctionner une société avec une infinité de double nationalités, je crois que, comme les choses excellentes, vous savez c'est le sel et le poivre, il en faut un petit peu pour remonter la soupe, mais si on renverse la salière, je crois que, alors, vous allez avoir des sociétés qui seront difficiles à gérer". A digérer ?

Après avoir saturé le champ du regard par trop voyeur, l'immigré se devait d'être dans le champ olfactif, puisqu'identifié (surtout son enfant) à l'odeur la plus génératrice du désordre : la drogue. On ne peut résister de citer, pour mémoire (!), la fameuse phrase lâchée, après un repas copieux, par Jacques Chirac à Orléans, en juin 1991, et qui ramasse en chapelet d'énoncés ce qui vient d'être dit :

"Il y a overdose (...) Le travailleur (français) qui habite la goutte d'Or, qui travaille avec sa femme pour gagner environ 15000 francs et qui voit, sur son palier d'HLM, une famille [immigrée] entassée avec le père, trois ou quatre épouses et une vingtaine de gosses, qui touche 50000 francs de prestations sociales sans, naturellement, travailler (...) Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur, le travailleur français, sur le palier, il devient fou" (c'est nous qui soulignons).

Troisième difficulté : Les non-dits du médiateur culturel d'origine

L'enjeu éthique, une morale de l'action armée de lucidité, se joue, à notre sens, à travers cette profonde destructuration du discours immigrophobe, à charge pour elle de ne pas intérioriser les mécanismes de contrôle et de domination symbolique qui pèsent sur l'immigré. La vérité et le mensonge sur l'immigré sont aussi des enjeux de luttes parce qu'ils sont proférés à partir de positions politico-culturelles. Ceci est encore plus vrai du médiateur culturel du pays d'origine qui pourrait, dans sa médiation catalytique, travailler à exorciser ses problèmes d'intégration et, partant, procéder (car il y a un pathos du médiateur du fait de sa position du milieu) à une sorte de sacrifice de l'immigré. Ce médiateur est à la fois dehors et dedans, sujet et objet. Son discours, quelque distance qu'il puisse prendre vis-à-vis de l'objet-immigré, engage des représentations qu'il partage avec lui. Il s'investit d'une charge qui n'est pas exempte de travers. Ainsi, il peut s'arroger une crédibilité, qui lui serait de facto acquise du fait de ses origines, pour se poser en meneur et s'opposer au discours menteur, lors qu'au contraire son rapport subjectif à l'objet-immigré demande davantage à être objectivé. Car, dans cette procuration discursive, le médiateur culturel d'origine a tendance à parler à lui-même. La médiation, dans ce cas d'espèce, risque de se transformer en intimidation quand elle dit impunément le devoir-être (le médiateur étant le modèle) et non l'être de l'immigré.

Quatrième difficulté : la réception de l'immigré de sa propre image

Il reste alors à analyser ce que l'immigré fabrique avec son image négative, comment il la déchiffre, la subvertit, la détourne. Car quelle que soit la force de persuasion et de crédibilité du discours immigrophile, la structuration et les procédures de sa réception et de sa consommation obéissent à d'autres règles. L'immigré engage sûrement des tactiques à son avantage. C'est de sa compétence à déchiffrer ce discours - l'endossant, le rejetant ou le rectifiant - qu'il y a matière à travailler à la déconstruction du discours dont il est l'objet, sachant que "l'action de manipulation tend à se circonscrire dans certaines limites parce qu'on peut être en mesure de résister à l'argumentation sans être capable d'argumenter la résistance et moins encore d'en formuler explicitement les principes; parce que le langage populaire dispose de ses ressources propres qui ne sont pas celles de l'analyse". S'opposer efficacement au discours unidirectionnel, c'est instaurer une co-énonciation avec l'immigré afin que le sens dont il est la source ne se s'épuise pas dans ce qu'il est convenu d'appeler la forclusion, repli psychotique dont un des symptômes se donne à voir dans la revendication exacerbée du stigmate (regain de bigoterie) qui est, à notre sens, moins une résistance qu'un piètre rempart aux représentations négatives dont il est l'objet.

* * *

La société d'accueil a changé, les immigrés aussi, et cette dynamique, loin de se prêter à la fixité des notions citées plus haut, qui traduisent un impossible à dire, les travaille, au contraire, de l'intérieur.

D'aucuns s'accordent à dire que le mythe du retour a rendu son dernier souffle, qu'"il se produit chez les immigrés une évitable reconversion de leurs attitudes face à eux-mêmes, face à leur pays et face à la société dans laquelle ils vivent de plus en plus longtemps et continûment et, principalement, face aux conditions de travail que leur impose cette société". Pour autant, les mots qui disent l'immigré ne rendent pas compte de ce réajustement identitaire palpable dans la réorientation des conduites. Aussi, la culture immigrée a-t-elle maille à partir avec la culture d'origine fossilisée.

A l'instar du passage de l'islam en France à l'islam de France, les cultures d'origine, n'en déplaise à la pensée binariste, sont devenues cultures de France, au même titre que les cultures régionales autochtones.

A l'assignation identitaire, à la fixation du signe, à tous les pôles auxquels on veut arrimer l'immigré (et particulièrement ses enfants), s'oppose et se développe une tactique de l'identité, certes fragmentaire et souvent utilitairement ambigu‰, qui déjoue les allégeances réductrices et met constamment à l'épreuve les notions retorses, ici incriminées.

Aussi, l'éthique de l'être-ensemble doit-elle problématiser cette tactique de l'ambigu‹té identitaire (le père et l'enfant ont manqué de co-naÎtre) qui n'est qu'un procès intelligent d'intégration tâtonnante, au bon sens du terme, à charge pour la société d'accueil de faire un travail sur elle-même en reconnaissant que les immigrés changent et la changent.

Et surtout que le discours immigrophile accompagne ce changement de concepts opératoires débarrassés tant soit peu de l'univers sémantique du discours immigrophobe, tout en gardant à l'esprit que le signe n'est jamais tranquille !