Kamera : la passionara du Mouvement Citoyen !
Kamera : la passionara du Mouvement Citoyen ! Entretien
C’est à Ichariwen, près de Tizi Rached, que j’ai eu la chance de rencontrer Kamera, membre du collectif des femmes du printemps noir, parmi les quelques 250 participants et invités à la conférence régionale du MAK du 18 août 2003. Elle a accepté répondre à quelques questions.
Kabyle.com : Azul Kamera.
Kamera : Azul fellak
Kabyle.com : Est-ce que tu peux te présenter brièvement ?
Kamera : Je m’appelle Nait Sid Kamera. Je suis licenciée en économie. Je suis une militante de longue date. J’ai organisé ma première marche en 1984, et depuis je suis toujours dans la lutte pour mes convictions et les causes justes.
Kabyle.com : Quelles sont tes convictions ?
Kamera : Mes convictions sont les droits de l’homme, la démocratie, la justice sociale et l’égalité entre l’homme et la femme, et bien sûr, je revendique ma culture et ma langue tamazight.
Kabyle.com : Quel collectif ou association représentes-tu dans ce séminaire ?
Kamera : Je suis membre du collectif des femmes du printemps noir. C’est un collectif né avec les douloureux événements de Kabylie. Quand on a vu que des jeunes de Kabylie se faisaient assassiner dans l’impunité totale, nous femmes, avons décidé de réagir et de prendre position et surtout de dénoncer, de dire non à l’assassinat de nos enfants. Nous avons organisé une marche le 24 mai 2001. C’était une marche historique - il y avait plus de 50 000 femmes qui sont descendues dans la rue pour dénoncer le génocide en Kabylie. Depuis notre collectif s’est aligné sur le mouvement citoyen. Il est partie prenante du mouvement citoyen. On a participé à toutes les actions initiées par le mouvement citoyen, et assisté aux différents conclaves. mais, nous avons aussi organisé nos propres actions, telles que :
- la marche pour la libération des détenus, le 6 mai 2002, qui a été réprimée avec un arsenal répressif énorme,
- l’action du 8 mars 2003 pour dénoncer le pourrissement de la situation en Kabylie,
- la semaine culturelle du 20 avril. Nous sommes toujours sur le terrain ; à chaque fois qu’il faut soutenir le mouvement citoyen, nous sommes là, et nous le serons jusqu’à la satisfaction de toutes les revendication inscrites dans la plate-forme d’El-KSER.
Kabyle.com : Justement, en parlant du mouvement citoyen, participez-vous aux décisions ou n’êtes vous là qu’en soutien ?
Kamera : En ce qui me concerne, au début j’ai osé me présenter dans mon quartier et j’ai été élue. Mais ce n’est pas facile, à cause des traditions en Kabylie. C’est une société conservatrice, la femme en général, ne participe pas aux assemblées générales de village ou de quartier ; c’est réservé seulement aux hommes, et durant les événements de Kabylie, ce n’était pas facile de changer directement les choses. Il faut préparer le terrain et y aller doucement, parce que pour changer des traditions, qui remontent très loin, ce n’est pas facile. Nous avons décidé de faire le travail petit à petit. Moi, j’ai été élue dans mon quartier sans problème, mais dans les villages ce n’est pas facile. C’est vrai il n’y a pas beaucoup de femmes. Il y en a une aussi aux Ouadhias, mais ce n’est vraiement pas beaucoup - 2 femmes sur combien ? Alors nous avons décidé de nous organiser autrement et de travailler avec le mouvement citoyen. Dans les conclaves, effectivement nous n’avons pas le droit de participer. C’est à dire qu’on ne participe pas à la prise de décision, mais on a le droit de prendre la parole. On a nos déclarations, nos positions... notre collectif est autonome. Il est libre dans ses actions, et soutien le mouvement citoyen. Nous avons les mêmes revendications.
Kabyle.com : Tout à l’heure, je t’ai entendu parler du code de la famille, dans ton discours dans la salle du MAK. Que penses-tu du fait que son abrogation ne soit pas inscrite dans la plate-forme d’El-Kser ?
Kamera : C’est vrai que l’on ne trouve pas l’abrogation du code de la famille dans les 15 points de la plate-forme d’El-Kser. Mais on lutte contre tamqranit, le code de la famille c’est une exclusion - tamqranit - alors on se retrouve dans ce point. Quand on parle d’un état de droit, dans un état démocratique le "code de la famille" algérien n’a pas sa place. De toute façon, la plate-forme a été explicitée à Larba Naït Iraten, et les points sur l’égalité entre l’homme et la femme et l’abrogation du "code de la famille" ont été intégré. C’est une des raisons de la précision : plate-forme d’El-Kser explicitée à Larba Naït Iraten.
Kabyle.com : Tu es aujourd’hui au séminaire du MAK. Quelle est ta position ou celle du collectif par rapport à l’autonomie ?
Kamera : Je préfère parler de ma position personnelle, car, tout comme dans le mouvement citoyen, il y a plusieurs tendance dans le collectif. C’est un mouvement rassembleur. Il y a des femmes du RCD, du FFS, des femmes indépendantes... Chacune est libre de ses choix politiques en dehors du collectif. Moi aussi, j’ai mes convictions. Je dis toujours, et je l’ai toujours dit, et pas seulement à cause des événements - la Kabylie est différente des autres régions ; il lui faut un statut particulier pour tenir compte des spécificités de la région. De plus en Kabylie, on lutte plus pour la démocratie, pour la laïcité - c’est très important - ailleurs, les gens ne veulent pas de cette laïcité. Je ne peux pas parler au nom de tout le peuple algérien, mais je sais qu’ils se sentent bien en tant qu’arabes, qu’ils se sentent bien en tant que musulmans - moi je me sens bien en tant que Kabyle. Je ne peux pas les obliger à me suivre, et il ne pourront pas m’obliger à les suivre. Alors, on peut toujours être algérien et vivre sur ce sol, dans un même état, mais chacun avec ses différences et en respectant les coutumes des uns et des autres. On peut vivre avec nos diversités sociales, culturelles, économiques qui existent en Algérie. Ce sont les raisons pour lesquelles je suis pour un statut spécial pour la Kabylie.
Kabyle.com : Ce statut particulier, tu le vois plutôt dans l’autonomie ?
Kamera : Oui ! Comme il a été expliqué dans la rencontre d’aujourd’hui, ou comme je l’ai lu dans des sites Internet particuliers comme Makabylie.com, ou votre site Kabyle.com, il faut cette autonomie pour la Kabylie - c’est une exigence. Pour que la Kabylie arrive à surmonter cette crise, à se prendre en charge, et surtout à protéger nos enfants, je crois que c’est la solution. Aujourd’hui on ne peut plus continuer comme ça. On a sacrifié plusieurs générations pour lutter pour quelque chose d’abstrait. On a des projets de société différents. On peut toujours vivre en tant qu’algérien, mais chacun avec ses propres convictions, chancun avec ses propres points de vue. Moi en Kabylie, je ne peux plus renoncer à Tamazight. On a renoncé à Tamazight pendant des années, aujourd’hui je veux que mes enfants utilisent Tamazight comme langue nationale et officielle. Je veux que mes enfants étudient dans une école civile, laïque et moderne - c’est très important. Et si on continu comme ça, je crois qu’avec les islamistes de l’autre côté on n’arrivera jamais à arracher ce genre d’avancée, alors on préfère s’isoler un petit peu et faire notre Kabylie à nous, et je suis sure qu’avec le temps, le reste de l’Algérie va nous suivre, parce que c’est un projet républicain, démocratique et qui respecte les droits de l’Homme.
Kabyle.com : Avez-vous des projets d’actions pour l’avenir immédiat ?
Kamera : Notre action s’inscrit dans la durée, tant que l’on n’est pas arrivé à l’aboutissement de nos revendications de la plate-forme d’El-Kser, on continuera le combat avec le mouvement citoyen - tant qu’il n’y aura pas d’égalité entre l’Homme et la Femme, tant que la Femme est considérée mineure à vie, je pense que notre combat continuera jusqu’à son aboutissement. Le chemin est très très long - je disais à un journaliste américain que le combat de la femme en Kabylie se fait sur trois fronts :
- on lutte contre le pouvoir, et le code de la famille qui nous considère mineure à vie,
- on lutte contre le code coutumier et les traditions de la Kabylie,
- on lutte contre l’islamisme, et ce n’est pas facile de lutter sur trois fronts.
Kabyle.com : Un dernier mot peut-être ?
Kamera : I qar-as Farhat "win ilhun af ttidett i sawer" ! Et je sais que notre lutte est juste et qu’un jour on y arrivera. Je l’espère bien... Je souhaite que le peuple Kabyle se prenne en charge et donnera ainsi l’exemple aux autres.
Kabyle.com : Tanmirt Kamera
Kamera : Tanmirt
Interview Mohand IMAZATENE pour Kabyle.com
29 septembre 2003