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La pute
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Sarah HAIDAR
 
Par Sarah HAIDAR
Publié le 09/9/2007
 

La pute

Le cendrier étouffait sous le poids des mégots et du vide. La pièce regardait ses occupants comme une jeune pucelle regarde les visages de ses violeurs. Il y avait quelque chose d’absurde, de parfaitement ridicule dans l’air. La fumée renfermait une promesse que personne ne voulait croire. La façon dont le néant s’appropriait cet espace était à elle seule suffisante pour créer un sens quelque part, là bas, au fin fond de la pièce, là où l’obscurité commence à engendrer de petites étoiles éphémères… 


La pute

Le cendrier étouffait sous le poids des mégots et du vide. La pièce regardait ses occupants comme une jeune pucelle regarde les visages de ses violeurs. Il y avait quelque chose d’absurde, de parfaitement ridicule dans l’air. La fumée renfermait une promesse que personne ne voulait croire. La façon dont le néant s’appropriait cet espace était à elle seule suffisante pour créer un sens quelque part, là bas, au fin fond de la pièce, là où l’obscurité commence à engendrer de petites étoiles éphémères…
-Comment la trouves-tu ?

Il ne la trouvait pas… Ca fait maintenant des millénaires qu’il la cherche dans le long tunnel sans fin, dans la torpeur du rêve et sous l’insouciance de la pluie. L’image qu’il s’était faite d’elle, comme toute peinture abstraite, se refusait à prendre forme, fière de son inaccessibilité désirable, vaniteuse et sadique. La vérité s’éloigne à mesure qu’on montre notre désir de l’attraper. La femme se dissout de plus en plus dans le rêve. Le vide est le seul à expliquer tout ce vacarme !
Son copain le ramena à la réalité :
-Eh ! Je t’ai demandé comment tu la trouvais !
-Pas mal ! Tu l’as payée à combien ?
-Gratos ! C’est elle qui m’a abordé !

L’absurde ! Dieu des putes et des bordels, donnez-nous quelques boues pour retransformer notre animalité, pour humaniser nos vertiges ! Dieu du foutre et des orgasmes, faites déclencher votre fameuse apocalypse avant que cette femme ne jouisse entre ses bras !
-Elle te plaît ?

Elle dansait et ondulait comme une forme abstraite dans le vent mais elle ne lui plaisait pas. Son rouge à lèvres était trop rouge, ses yeux trop verts, son corps trop beau… La perfection mal placée ! Non, elle ne lui plaisait pas mais quelque chose entre ses cuisses en pensait autrement. Dieu de la bêtise et des singes, endormez-moi cette bête et laissez voguer mon esprit hors de cette pièce !
-Oui, elle n’est pas mal !
-Ok ! On y va alors pour une bonne partie à trois !

Jésus, contrairement à ce que l’on raconte, avait apparemment trois apôtres autour de lui le jour de la cène. Les trois étaient des traîtres. Mais l’Histoire a de ces caprices !
Une partie à trois. Trois ballons de vin. Trois années de vaines attentes. Trois lampes d’une faible lumière. Trois ombres sans identité qui traînent sur le mur. Trois place dans un lit. Trois orgasmes à la fois… Dieu des chiffres et des crimes, faites taire cette symphonie désaccordée et fermez-la, vous aussi !
-Oui, pourquoi pas !

Ils y vont pour une partie à trois. La fille recolorait le ciel en rouge sang. Le vin coulait en flot sur les contours de l’univers. Ses fesses étaient d’une parfaite rondeur et cela le tracassait ! Rien de plus laid qu’un beau cul ! Dieu des excréments et des doutes, faites disparaître cette pièce, cette fille et ses lèvres trop rouges et laissez moi le temps de vous insulter !

Les cris n’étaient pas forcément une expression d’extrême jouissance ni même une simulation. C’était seulement l’occasion où jamais pour gueuler sa colère, sa haine et ses petits rêves insignifiants. Cela n’aboutissait nulle part. L’orgasme n’avait aucune signification mystique. Un moment blanc, sans vibration, sans souvenirs, sans déchirure… Rien qu’un cri venu en écho d’une lointaine Sahara sans gazelles… Rien qu’un moment de profonde lassitude…
A quatre pattes, elle se masturbait comme une chatte perdue entre les pieds et les ombres. Elle miaulait et pensait certainement à son enfance. Elle ne jouissait pas, non ! Elle pleurait par son vagin et regrettait le temps où la blessure s’ouvrait uniquement pour celui qui savait la tarir avec des baisers et des pluies d’été… Elle souffrait. Et il ne pouvait s’empêcher de lui envier cette souffrance !
- Vas-y, salope ! Branle-toi bien ! Je vais t’enculer comme une cochonne !

Elle ne disait rien. Son regard était lointain et brumeux… Son ami ne voulait pas voir ce tas de souvenirs et de tristesse qu’il était en train de violer avec consentement. Son ami croyait que c’était une pute. Ce qui est, d’une part, vrai ! Mais…….
Merde ! Dieu des putes et des pucelles, Dieu des violettes et des violeurs, faites cesser ce bruit impur et renvoyez-moi à mon silence pour qu’encore une fois je puisse vous dire vos quatre vérités !

-Ah ! C’était bon ! Pas vrai ? !

La fille buvait son scotch dans un coin obscur de la salle, d’où la lumière devait jaillir. Lui, il pensait à la déception des étoiles et à la solitude de la fille, une fois l’ultime cri délivré de sa rage. Il pensait à la chaleur et aux cheveux roux de son rêve. Il pensait au père de la fille, à ses yeux pleurant dans le noir et au froid de sa solitude… Il pensait au silence qui devait depuis longtemps s’imposer dans le monde…
Il ne mit pas deux secondes avant de s’emparer du couteau posé sur la table. Et en regardant son ami, son meilleur ami, il a su combien le bonheur pouvait être facile à voir et à mépriser.
D’un coup sec et décidé, il fit connaissance, pour la première fois, avec le cœur de son ami. Il le sentit ralentir sa course peu à peu. Il le vit éteindre ses yeux et dormir, profondément…
Dieu des vengeances et des couteaux, montrez-vous que je vous fasse découvrir ce qui pourrait passer pour votre cœur…