Le café est vide comme toujours, à cette heure-ci. Quelques murmures me parviennent de l’étage d’en dessous. Damien est certainement en train de se débattre pour posséder cette jeune et fugace Léa. Léa est certainement en train de se faire désirer, de le repousser, amusée par ce jeu pauvrement enfantin ! La rue est morne, est morte. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis hier… Le liquide magique se dissout doucement dans la tasse de café. Plein de mégots éparpillés par terre. Les échos de la parlotte des clients, partis depuis quelques heures, se récitent dans mon oreille intérieure, produisant le même bruit, la même sensation de fin du monde : Des millions qui doivent se transférer avant demain du compte de Monsieur au compte de Madame, une épouse infidèle, le président est mort parait-il, un coup d’état approche à ce que l’on dit, le projet du mariage qui trébuche à chaque fois, des paroles belles, vides et mielleuses, des baisers sans goût. Ensuite, le silence…Et les quelques murmures me parvenant de l’étage d’en dessous : « Je t’aime ! Pourquoi aimes-tu tant me torturer ? »… La pluie et le liquide magique qui ne tardera pas à fondre entièrement dans le café…

Sur le trottoir d’en face, un fou adossé au mur contemple les voitures puis rit aux éclats en criant : « Comment n’êtes-vous pas devenus fous dans ce pays ? Vous êtes fous de ne pas être devenus fous dans ce bled ! »
De quel pays parle-t-il ? Veinard, ce type ! Dans quel univers vit-il ? Et quelle serait sa réaction si je descendais maintenant et lui demandais une cigarette ? Il répondra certainement : « Tu es fou ? Comment peux-tu demander des cigarettes à un fou ? T’es complètement cinglé, toi ! ». Et il rira aux éclats et disparaîtra dans la pluie ! Il s’esclafferait certainement s’il entendait les suppliques de Damien, s’il découvrait le liquide magique dans la tasse de café…

Quelque chose dans ce néant me provoque ! J’ai envie d’extirper une immesurable énergie de ces murs ! Le bois est tendre et la céramique laisse deviner une touche artistique… Je me suis vu dans une situation pareille, il y a longtemps ; les mêmes pensées, le même silence, les mêmes murmures qui parviennent de l’étage d’en dessous, la même densité dont je reçois le monde, une densité insupportable, insurmontable, une densité semblable à une nausée, à une agonie… Tout ça m’est arrivé, mais quand ?

La voilà, Léa, avec sa jupe assez courte pour ne donner aucun mérite à l’imagination, avec son tablier trop serré pour faire mine d’un tablier de serveuse, avec son sourire malin : ce sourire de femelle extasiée par la servilité de son mâle… Et Damien, en bas, pense en ce moment à son prochain monologue pour l’accoster !
-Léa, as-tu déjà aimé sous la pluie ?
J’imagine les tripes de Damien en ce moment. Il a peur ! C’est un beau garçon, costaud et désirable mais il se sait incapable de dompter les caprices de sa gazelle menue et fuyarde… Je devine Léa maintenant, joueuse et allumeuse, prise par l’irrésistible envie de torturer encore plus sa proie… J’entends ses rires, comme des échos venant d’une lointaine montagne :
-Sous la pluie ? Non ! Tu veux qu’on essaie ?

J’aime l’absurdisme de la femelle mais je me sens las… Léa descend sans prêter trop d’attention à mes délires, convaincue qu’elle est que je suis fou ! Rires ! Oui, je suis fou parce que je ne suis pas devenu fou dans ce pays ! Mais où est-il, ce pays ? Quel est son vrai nom ?

Il est encore là, adossé au mur, sur le trottoir d’en face, en train d’observer les voitures et la pluie… Et je sais que, dans un moment, lorsqu’il sera parfaitement épuisé, il s’étendra par terre et s’endormira, sous la pluie…
-Oh ! Que j’aime dormir sous la pluie !
C’est ce que me dit Mariana, lors de notre dernière rencontre, ça fait déjà un mois…
-Pourrais-tu m’exaucer ce vœu avant ma mort ?

Et je l’avais emmenée au bord de l’eau. Et on s’est allongé sur le sable. Et elle a dormi dans mes bras. Elle a dormi et ne se réveilla plus ! Je ne sais pourquoi les femmes aiment tant mourir dans mes bras ! Avant elle, ma femme mourut, un soir d’été, sa tête sur ma poitrine. Elle disait que son cœur ne tiendrait pas d’avantage. Et il ne tint pas d’avantage ! Avant elle, ma mère aussi est partie pressée contre moi… Des ombres éparpillés sur mon corps… Des visions et du souffre… Et la pluie !

Mais Léa, elle, ne mourra dans les bras de personne ! Elle est encore enfant et trouve toujours bon de tournoyer, de ravager, de chercher partout l’ivresse de l’amour… Elle ne sait pas encore que la femme est comme une girouette, quand elle cesse de tourner c’est qu’elle est rouillée ! Léa se mariera et aura des enfants. Elle mourra vieille et dévastée, entourée de ses arrières petits enfants et de ses souvenirs… Mais Damien veut changer ce destin. Il la veut pour lui, loin d’ici, sans mariage, sans attaches. Mais Léa ne veut pas renoncer au mariage : « La femme est faite pour vivre avec son mari, dans leur maison, avec leurs enfants. Pourquoi gambader à l’exil ? » … Et le fou, lui, criera allègrement : « Vous êtes fous ! Vous êtes fous ! ».. Et il dit vrai… Le mariage, les murmures de l’amoureux et le liquide magique qui a complètement fondu maintenant et ne demande qu’à être bu d’un trait…

Mais tout ça m’est déjà arrivé ! Où et quand ? Les voitures faisaient le même bruit en transperçant le vide, les souvenirs et le café avaient le même goût… Et la pluie, la pluie, la pluie… Inutile d’essayer ! Je ne m’en souviendrai jamais ! Si j’y réussis, il y aura révolution, il y aura que les guerres, les crises économiques, les déceptions amoureuses et les maladies disparaissent… Et il y aura que l’Homme aura son immortalité ! Ce ne sera pas trop malin de provoquer tout ça !

Oui ! Mais moi, en ce moment, je sais que la tasse de café est devant moi, que le Café est vide et que les murs renferment une incroyable énergie que j’aurai aimé délivrer ! Léa dira aux journalistes curieux de comprendre ma dernière folie : « Il a tellement aimé ce Café qu’il l’avait choisi pour son dernier tête à tête avec la vie et avec la pluie ! »

C’est étrange, mes doigts ne tremblent pas en tenant cette tasse magique…
-Ne crains rien ! Le Potassium est la substance la plus clémente ! Tu sentiras les battements de ton cœur ralentir peu à peu… Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun bruit… Tu n’auras pas mal… Tu iras en enfer sans trop souffrir… Mais arrivé à bon bort, tu devrais te débrouiller mon grand ; je n’ai pas beaucoup d’expérience sur ce terrain !
C’est ce que me dit mon ami médecin qui avait choisi la médecine après un brillant échec en philosophie… Le niveau étant ignoble, disait-il !

J’ai bu le café maintenant… Le cœur ralentit sa course doucement, doucement… Damien n’implore plus…Le fou dort sur le trottoir… Les murs couvent jalousement leurs secrets… Obscurité douceâtre… Et pluie, pluie, pluie… !

* * *
Oui, ça m’est déjà arrivé !
Léa m’avait réveillé de mon doux sommeil lorsque j’étais sur le point de me souvenir… Et le liquide magique n’était que de l’eau… Et l’eau sait si bien nous convaincre de continuer à couler avec elle…Le départ en enfer est reporté, puisqu’il pleut encore, abondamment, généreusement, merveilleusement !

Et la mémoire trébuche en allant vers le souvenir… Oui, ça m’est déjà arrivé ! Mais où et quand ??