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L’ivrogne
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Par Sarah HAIDAR
Publié le 09/9/2007
 

L’ivrogne

Sur le mur d’en face, La Grande Odalisque de Ingres faisait étalage de sa silhouette en le regardant langoureusement comme pour lui dire : « T’es assez charmant, toi ! Si tu arrives à prononcer la formule magique, je sortirai de ce tableau et te ferai l’amour comme jamais une femme ne l’a fait ! »…
Il se rappela soudain la réflexion de Diderot : « Il y a trois choses que j’ai beaucoup aimées sans jamais rien y comprendre : la musique, la peinture et les femmes ! »..


L’ivrogne

Sur le mur d’en face, La Grande Odalisque de Ingres faisait étalage de sa silhouette en le regardant langoureusement comme pour lui dire : « T’es assez charmant, toi ! Si tu arrives à prononcer la formule magique, je sortirai de ce tableau et te ferai l’amour comme jamais une femme ne l’a fait ! »…
Il se rappela soudain la réflexion de Diderot : « Il y a trois choses que j’ai beaucoup aimées sans jamais rien y comprendre : la musique, la peinture et les femmes ! »..
La musique poussait ses plaintes nocturnes dans le vide et la poussière de la maison, la femme se dandinait dans les couleurs de cette peinture… Et lui, il ne comprend toujours rien mais il croit être arrivé là où l’on n’aime plus ce qu’on ne comprend pas !
La bouteille de scotch avec son gabarit de vieille madone insatiable continue à lui cligner de son œil jaunâtre dans la pénombre et la nonchalance de la pièce…

Il trouvait ce décor trop surréaliste à son goût. Il y avait une odeur insolente dans l’air. Les journaux défilaient, paresseux et lugubres, sur la grande table en acier, semblable à une piste d’atterrissage de mauvais goût… Et puis, il y a aussi cet éternel hiver qui se régénère chaque soir avec la même obstination et le même rire satirique et mégalomane…
Fini le temps où il marchait sous la pluie en faisant semblant d’apprécier l’eau insignifiante qui coulait sur lui, le transformant en une chose mouillée, presque inexistante, chiffonnée par le vent et l’immense vide cosmique… Fini le romantisme d’antan… Vivement l’été et ses plages encombrées, étouffées sous le lourd poids de la chair et des bavardages communs ; les regards complices et attrayants des jeunes beautés se bronzant sous un soleil rude, exhibant leurs précieux fondements familiaux et faisant mine d’admirer la grande bleue qui devient, du coup, une simple page blafarde couverte par de petits points noirs, des points de suspension du temps et de la bêtise…
A présent, penser aux saisons n’est pas en harmonie avec son état, soit disons, d’âme ! Drôle d’expression ! Il se trouve que l’âme n’y est pour rien ; mais le langage a parfois de ces caprices !!
L’âme est en stand-by depuis quelques temps. Un beau jour, elle s’est dit : « Tiens ! Apparemment je n’existe pas ! » et elle s’en est allée, la pauvre, à la recherche d’un autre asile où elle pourrait bien vivre son inexistence sans paraphrases ni poésie qui, dirait-on vulgairement, remuaient le couteau dans la plaie (imaginaire) !

-Tu n’en as pas marre de veiller ?
La voix, somnolente et presque féminine, provient de la pièce voisine. Il parait que sa femme veut s’envoyer en l’air ! Il pense à la torpeur du moment et se dit que peut être une petite partie d’éternité éphémère adoucirait-elle les choses ! Mais il se ravise aussitôt en voyant la bouteille de scotch, majestueuse et royale dans son silence plein de tentation… Il pensait que l’ivresse à base de jus salé coulant de l’entre cuisse de sa femme et celle que lui offrirait cette jeune bouteille au corps, vraisemblablement, langoureux ne pourraient être soumises à une quelconque comparaison !
Il hasarde en faisant semblant de bailler :
-Vas te coucher ma chérie… J’ai des comptes à rendre avec moi-même, ce soir !
Elle se renfrogne un moment, la brave dame, puis sombre sans bruit dans sa chambre où, parait-il, son brave mari avait l’habitude de l’aimer ! Elle pensera certainement qu’elle avait épousé un dératé mais cela ne changera rien au mouvement monotone des astres, par exemple ! Une conclusion plutôt rassurante ! 

La Grande Odalisque continue de faire son numéro de pin-up et la bouteille de s’agiter dans une danse immobile qui fait croire, l’espace d’un instant, que la planète terre aura ses 50% de chance quant à la survie jusqu’au prochain millénaire !

Avec une main qui ne tremble plus, il s’accapare la bouteille comme un homme qui ramène vers lui, d’un geste se voulant féroce, le corps d’une femme n’éveillant en lui aucune férocité !
Il la connaît, sa première sensation lorsque la première giclée se frayera un chemin dans sa gorge serrée et dégoûtée ! Il le connaît, ce premier mouvement des yeux qui s’efforcent de se fermer pour donner une certaine chape poétique au paysage ! Il l’apprend par cœur, cette première impression de délivrance et d’allégresse à l’idée que cette bouteille sera à lui, à lui seul, cette nuit ! Du coup, l’action de boire devient aussi grotesque que celle de baiser une femme dont on connaît la plus infime partie de plaisir et de jouissance ! Du coup, le désir de boire s’accroît à mesure que la connaissance anticipée s’obstine à tout gâcher avant terme ! Cela ressemble à la vie en quelque sorte ! Il y a toujours une mort tout au bout, et malgré cette répugnance qu’elle suscite en nous, on y va, feignant parfois de l’oublier, se résignant souvent à l’aimer, à la comprendre même ! Comme quoi, elle n’attend que ça, la mort : qu’on la comprenne !!!

Le liquide coule dans ses veines maintenant… Effectivement, rien ne change ! La môme sur le mur d’en face prend des allures nettement agacées. Les femmes Turques n’aimaient pas faire l’amour avec des hommes ivres ; il y a l’Histoire pour confirmer ça ! D’ailleurs on ne peut expliquer autrement l’écroulement de l’Empire Ottoman !

Minuit… Le nouvel an est né douze mois avant sa mort ! Veinardes qu’elles sont, les années sont les seules à savoir la seconde exacte de leur mort ! Mais enfin, le temps a toujours été le plus chanceux des créatures. Il ne fait que bouffer et roter… éternellement !
Son téléphone portable annonce des messages interminables de vœux et de souhaits merveilleusement identiques ! C’est le seul moment de l’année où tous les hommes télépathisaient entre eux… ! Il y en a même ceux qui dansent et attendent avec un sérieux enthousiasme « l’heure de la vérité » pour crier, s’embrasser, applaudir et être heureux !! Enfin, il ne faut pas trop leur en vouloir puisque de nos temps, même le bonheur a son rendez-vous annuel !
Il entend presque leurs hurlements blafards, leurs petits sourires qu’un romancier à trois sous qualifierait de radieux, la tiédeur de la musique qui secouera leurs corps jusqu’à la frénésie. Il imagine surtout la couleur de leurs yeux sous les feux des jeux de lumières et l’effet de l’alcool. Un tableau certainement condamné par la philosophie de l’art qui, elle, exige un sujet quelconque nourrissant l’œuvre et, bien évidemment, un nouvel an ne lui semblera pas assez consistant !
L’art, en face de lui, perché sur le mur, faisait ses grimaces habituelles quand la formule magique se fait désirer, comme chaque nuit, pour le délivrer de son encadrement de bois massif et de son contexte historique aussi maigre que le bras de cette jeune Turque presque irréelle…
Les rasades successives du scotch font le ménage dans ses méninges et lui donnent l’absurde idée de changer de décor par respect, et surtout par pitié, pour le nouvel an qui souhaiterait voir un quelconque effet novateur de son arrivée… !

Il sort…
La nuit est toujours la même… La taille et la vigueur des réverbères sont toujours les mêmes… Le souffle coupé du vent, la longueur monotone de la rue, l’ennui des étoiles… Le temps qui recommence à roter, l’Histoire qui stagne depuis la dernière guerre, la femme du boulanger qui siffle ses frustrations dans le balcon, le ronflement des maris impuissants…

Et tout à fait en haut, à la hauteur d’un nuage sans couleur, Ingres l’interpelle d’un geste vif pour lui murmurer la formule magique…
Voilà, enfin, un effet révolutionnaire du scotch !