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Sonata
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Sarah HAIDAR
 
Par Sarah HAIDAR
Publié le 09/9/2007
 

Sonata

La pluie était sérieuse ce soir-là… « Je ne vous lâcherai pas jusqu’à ce que vous avouiez ! ».. Avouer quoi au juste ? Se demanda-t-elle… Il y a tellement de choses à avouer, Votre Altesse ! Tellement de péchés à expier, tellement de goûtes de ta progéniture à chercher dans le désert !
La pluie était sourde, elle ne voulait entendre que l’ultime aveu des hommes. Et elle, elle voulait prendre un taxi..


Sonata

La pluie était sérieuse ce soir-là… « Je ne vous lâcherai pas jusqu’à ce que vous avouiez ! ».. Avouer quoi au juste ? Se demanda-t-elle… Il y a tellement de choses à avouer, Votre Altesse ! Tellement de péchés à expier, tellement de goûtes de ta progéniture à chercher dans le désert !
La pluie était sourde, elle ne voulait entendre que l’ultime aveu des hommes. Et elle, elle voulait prendre un taxi..

Ca la fatiguait d’attendre avec la pluie.. Les taxis, comme les aveux, tardent toujours à venir… et parfois, ils ne viennent jamais ! Les chauffeurs de taxis sont fatigués, trop fatigués même ; l’avez-vous remarqué ? Leur façon de vous demander votre destination, d’écouter la radio, de tripoter le volant, de se garer, de prendre votre argent… Une façon de dire : « Je suis fatigué, connaissez-vous un endroit où l’on peut travailler immobile ? »… La pluie ne veut rien comprendre. Les taxis non plus…

La ville vomissait ses soucis, se vidait peu à peu. La pluie est une belle occasion pour ça. Les gens se hâtaient pour rejoindre la tendresse dans le creux d’une femme, dans le feu d’une cheminée, dans la lumière asphyxiante d’une télévision… Les rues se refaisaient une virginité. La ville est une pucelle qui prend son bain. Il y a des loups dans les parages mais les loups n’aiment pas les pucelles.

Le chauffeur avançait à pas de loup. Son regard était louvoyant, l’odeur du tabac empestait sur son âme. Sa voiture puait la fatigue. Il y avait partout des remords éparpillés ça et là. Une vie semblait prendre fin dans ce véhicule. Une mort semblait naître. Elle grandira lentement, cette mort, parce que la pluie attend toujours les aveux, parce qu’il y a toujours quelque chose à offrir, à dissimuler. Il y a toujours quelque chose dont nous devons avoir honte…
Le chauffeur et sa voiture allaient vomir leur question habituelle mais elle devait la deviner, l’apprendre par cœur : « Où allez-vous ? »… Comme si c’était vraiment facile de savoir où l’on va ! « Faudrait commencer par savoir où l’on est, m’sieur ! »…
Elle s’engouffra dans le véhicule, prit le temps de chercher une posture confortable, d’ouvrir la vitre et de voir quel coin de pluie s’offrait à son regard… Le silence était pesant ; avec cette pluie, madame, je vous en prie : soyez brève et précise !
Le silence continuait à peser et la pluie à réclamer son dû… Le bonhomme était lui aussi redevable de beaucoup à tout le monde.. La journée commençait à puer l’irrésistible désir de crever. La journée prenait fin et la bonne dame ne voulait toujours pas parler… Serait-elle muette ? Non, les muets sont beaucoup plus bavards !
-Où allez-vous, bon sang ?!
La vieille question. « Partagez mon exil, monsieur ! C’est tout ce que je vous demande ! Vous voyez ce sac à main ? Il y a plein de billets éparpillés tels des espoirs, ils sont à vous ! Savez-vous ce qu’est l’exil, monsieur ? Oui, vous le sauriez ! Vous êtes fatigué, n’est ce pas ? Moi aussi, je vous promets ! Pourquoi une ombre a toujours peur de sa semblable ? On doit partager ce lot de solitude pour que la solitude ne se sente plus seule en nous ! Savez-vous ce qu’est le chemin ? C’est là où l’histoire commence par le bout trempé de pluie et de brouillard… Vous voulez savoir où je vais ; savez-vous, vous, où vous allez ? Avez-vous un foyer monsieur ? »

La pluie battait de ses ailes gigantesques, c’était désormais une colère. Le vide avait peur du bruit. La pluie savait faire du bruit. Ce n’est pas la tempête ni le silence qui la précède. Ce n’est pas le silence ni le vacarme qui l’engendre… La pluie terrorisait les lâches ; elle voulait des aveux… L’ennui c’est que tout le monde oublie ce qu’il doit avouer !

Les yeux du chauffeur étaient pluvieux aussi ; des régiments de brouillard en déferlaient. Il ne restait pas grand-chose à faire avec cette dame. Il sentit sa main manier le volant et son pied caresser l’accélérateur… Il voulait la désirer, l’emmener quelque part, la violer et puis la tuer sous la pluie. Mais il se sentit fatigué ; l’envie cédait la place à l’ennui, l’ennui n’aime pas les folies, ça la fatigue !
-Où vas-tu, toi ?
Il se posa la question et se sourit en sanglotant… Le volant, serait-il le seul à savoir où il va ? Il semble s’être affranchi et le voilà qui danse en allant quelque part.

Les yeux du chauffeur se refusaient au rétroviseur. Ses yeux à elle pénétraient la vitre fermée. Le chemin commençait à presser les pas vers l’inconnu. Les battisses et les nuages reculaient frénétiquement. La pluie restait ; elle avait besoin de leurs aveux pour partir. Elle a, elle aussi, un chemin à parcourir.

Il avait mis une musique. La musique dansait sous la pluie. Des larmes et des sourires clopinaient sur leurs lèvres. Il avait besoin de savoir, savoir quelque chose, savoir n’importe quoi. Elle, elle voulait seulement dormir dans une arène sauvage où des gladiateurs voudraient attraper leurs ombres.
Parler ? Mais pourquoi ? Les gladiateurs ne parlent pas. Les ombres sont muettes. La mort n’est pas bavarde. Seuls les hommes ont besoin de parler… Les exilés sont toujours avides d’entendre les autres pour avoir chaud au cœur, le cœur dévasté, désillusionné, démuni… Elle portait son exil et le promenait tel un miroir sur la route. Il traînait le sien sur les pavés du désert… Ils avaient beaucoup de silence à se dire, beaucoup d’exil à se communiquer… mais ils se taisaient. La pluie ne laissait pas grand-chose aux hommes. Les hommes lui devaient quelque chose. Quand on est incapable de payer sa dette, on se tait !

Mais il y eut un moment humain, le moment où l’on conçoit une quelconque dimension réelle de la chose. On se réveille. La léthargie a trop duré : « OU ALLONS NOUS ? »… Le réel a toujours été absurde. Quelle importance ? Il faut apercevoir un brin de bonheur, monsieur ! Ce trajet nous fait voir le bonheur. Le regarder de loin me suffit. Je n’ai jamais rêvé de voir la Monalisa en face, ça l’aurait démystifié et dédivinisé De Vinci… Aimez-vous le bonheur, monsieur ? Il est préférable de ne pas l’avoir en face, vous savez ? Plus on s’en approche plus on est déçu… Il n’est pas beau, le bonheur ! Il a un joli sourire, c’est tout ! Où allons-nous ? Savez-vous la colère de la pluie ? Avez-vous une idée de ce que nous devons lui avouer ? Comment sais-je qu’elle veut nos aveux, vous demanderiez-vous ? Pourriez-vous me dire ce qu’elle veut ? Je pense plutôt que l’eau, quand elle s’obstine à inonder le vide comme maintenant, c’est qu’elle veut nous exorciser… Tellement de chose nous hantent, monsieur, mais on ne le sait pas ! On doit donc lui payer la dette de l’ignorance ! Comment ? Simplement, en le sachant !

Allez ! Conduisez-moi, je vous en prie, là où je pourrai savoir ce que la pluie veut extirper de mon être. Vous aussi, vous voulez le savoir… Est-ce le premier pas dans le chemin de la délivrance : savoir que l’on veut savoir ?