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Lettre Indécente
- Par Sarah HAIDAR
- Publié 09/9/2007
- Nouvelles
- Pas noté
Cher Seigneur,
La lettre qui va suivre n’est pas conforme aux rituels pratiqués par les « agenouillés pour rien » et les salate-men pour s’adresser à toi. Aussi, remarque-tu que je te tutoie et que je n’encombre pas ton nom ni les pronoms te désignant par de lourdes et inutiles majuscules !
Bref ; après avoir clarifié ce point je préfère aller droit au but ! T’adresser une lettre n’est pas aussi difficile qu’il n’y paraît, en fin de compte ! Je trouverai peut être plus pénible d’écrire un message d’amour ou d’adieu aux mortels que de t’écrire à toi, toi qui n’obliges personne à rien, qui es l’être le moins dérangeant qui soit, qui ne parles jamais et qui agis par contre de la façon la plus efficace et la plus silencieuse !
Pourquoi t’écrire ? Te demandes-tu ? Eh ben, parce que j’en éprouve le besoin, l’envie et même « le désir » ! Je me souviens à l’instant que ma sœur me dit un jour que mon amour pour toi n’est pas trop sain et que je ne suis pas loin d’imaginer une fin heureuse du genre des histoires lubriques et folles que j’aime tant ! Ce souvenir m’arrache un fou rire inextinguible, en effet !
Il est drôle que cet amour n’ait jamais encombré ma vie ou ma vision de la vie ! Car tu vois bien que tous ceux qui croient t’aimer tremblent de peur et même de terreur en écoutant les versets de ton Coran vénéré ou en assistants aux Halaquates de tes représentants sur terre qui prennent soin de décrire à leur auditoire combien est terrible et impitoyable le monde que tu réserves aux mécréants et aux réfractaires après leur mort ! Donc, ce qu’ils appellent amour pour toi est lié inévitablement à la peur de toi ! Et en résulte bien sûr, une relative abstinence de tout acte semblant être ou frôler le concept du péché que tu as clarifié dans ton œuvre magnifique : le coran !
Aussi, ai-je plaisir à te dire, mon cher ami, qu’une aussi belle œuvre littéraire est devenue un code pénal inspirant prudence et pragmatisme ! On y revient souvent non pour admirer son art et sa beauté mais pour vérifier la liste des permis et des interdits qu’on doit respecter pour avoir droit à ton paradis ! Certains l’apprennent par cœur pour s’en servir dans les moments critiques, les moments de tentation surtout ! Exemple : quand un homme dit « pieux » ou « croyant » (quel barbarisme !) se voit confronté à une jeune beauté débordante de vie et d’amour, au désir de la prendre, de la consumer, de se désaltérer dans son oasis, il se préfigure aussitôt l’image du diable, du « haram », du péché et, de ce fait, éprouve le besoin de « te consulter » mais n’ayant ni le temps ni le souffle pour aller chercher un Coran quelque part, il se rappelle un de tes versets redoutables promettant l’éternelle souffrance aux pécheurs, aux luxurieux ! Et donc il refuse de céder, il s’en va plus assoiffé que jamais mais apaisé à l’idée qu’il aura, dans ton paradis, tout ce dont il se prive dans l’ici-bas. Bien entendu, la nuit, au souvenir de ce qu’il vient de rater, il se masturbe !!
Honnêtement, ne trouves-tu pas tout cela parfaitement ridicule ?!
On va certainement me dire que le Coran est un code indéniable dont on ne peut renier l’authenticité. Ok, je suis d’accord ! Mais dis-moi s’il te plaît, est-ce que tu trouves normal qu’une femme se donnant, de bon gré, à un homme qu’elle aime ou qu’elle désire, mériterait non seulement ta Géhenne mais aussi ta malédiction et ton mépris ? L’acte d’amour est, à mon avis, l’une des raisons fondamentales de notre amour pour toi, de notre foi en ta bonté et ta miséricorde ! Qu’adviendra-t-il de ce monde, que tu sais hideux et vide, si personne ne trouvait personne pour s’extasier avec lui, l’aimer, le posséder, lui offrir le plaisir et le bonheur sensuel et spirituel ? Que deviendront les hommes si personne d’entre eux ne puisait son énergie et sa force des bras d’une femme aimée, de son odeur, de ses soupirs et de ses regards ?
Pour me faire taire, on me proposera la risible solution du « mariage » ? Ok, je suis d’accord encore une fois ! Mais dis-moi s’il te plaît, toi qui ais fait l’homme, qui lui ais attribué son corps et son âme, tu sais certainement que dans cette forêt qu’est le monde, il existe des tortues et des pur-sang, des domestiques et des féroces, des amoureux de la petite maison dans la prairie et des assoiffés de l’errance. Peux-tu priver un pur-sang de chevaucher loin de la communauté, de trouver une jument sauvage comme lui et de s’en éprendre ? Peux-tu lui en vouloir pour son désir fou d’être pris par le hasard, par les délices d’une rencontre sans commencement ni fin ni limites ? Ton sens de la beauté (qu’on admire dans la nature et dans les belles créatures) te permet-il de juger des gens qui ne supportent pas la laideur d’une vie quotidienne étouffée par l’habitude et l’ennui ? Ne trouves-tu pas, comme « de Maupassant », qu’un baiser légal ne vaut jamais un baiser volé ?
C’est toi qui as fait l’homme, tu en es responsable, tu dois donc assumer son amour pour la beauté et pour la liberté parce que c’est de toi qu’il tient ces qualités et c’est à toi qu’il dédie chacun de ses actes beaux et libres dits « péchés » !
* * *
Elle écrivit cette lettre, un soir sans pluie, sur un banc public, au bord d’une rue donnant sur l’abîme.
Au petit matin, on retrouva son corps inerte avec une odeur nauséabonde collée à ses péchés… Un chien venait de pisser sur son souvenir !