Tu es seule comme seule une reine détrônée ose l’être. La cour est désertée ; plus aucun bruit, aucun souffle de grandeur. Le silence d’un hiver épuisé, ravagé par ses propres ouragans. Le vent cherche désormais une région envahie par la quiétude et l’air immobile ; il veut y perdre son souffle et se figer dans un coin de ciel tranquille. Tu es comme ce vent : fatiguée mais contrainte à souffler en cherchant ce non-lieu où tu ne souffleras plus. Le trouveras-tu un jour ?
Et pourtant, la chair n’est pas encore tout à fait triste et il te reste toujours quelques livres à lire. Peut être est-ce ça qui te fatigue : l’attente !

Tu as vu ta santé dans une glace, elle continue toujours son spectacle de one-man-show. Tu as vu ton visage et tes souvenirs, ils sont toujours aussi beaux. Tu as vu des terres et des hommes mystérieux comme le vide suscitant curiosité et effroi, mais tu en es lasse. Tu as vu le soleil et les étoiles mais tu y as découvert d’où vraiment jaillit la lumière et ce n’était que pour te convaincre d’avantage que l’obscurité finira par tout envelopper. Tu as vu le monde et il te parut comme un Mur de Berlin t’empêchant de voir quelque chose, quelque chose que tu désires tant mais que tu ne connais pas… Et c’est à partir de là que tu as cessé de voir !

A présent, tu es seule à ne rien voir. Même le vide, tu ne le vois plus. Même dans tes rêves, tu ne vois plus rien. Tout se refuse à tes yeux ; ils ne sont pas encore assez aveugles mais il y a, en toi, quelque chose qui voile et qui sème l’obscurité partout où la lumière risque de jaillir.

Tu ne regrettes pas d’avoir tant été amoureuse de tout ce qui se trouvait autour de toi. Tu te dis seulement qu’il valait peut être mieux d’être plus prudente. Il y  a des rapports qui paraissent d’une telle clarté que tu ne te soucies guère de leur devenir mais, dans les choses simples, se cache toujours une ombre de trahison, de surprise et de douleur.

Te voilà maintenant, poignardée jusqu’à l’os ; poignardée mais de tu ne sais qui. La lame du couteau trouve bon de vivre dans ton âme ; il y fait chaud, on peut s’y baigner dans le sang, on peut se sécher dans le désert, on peut manger des idées, boire l’élixir des souvenirs et dormir dans les rêves qui subsistent de l’avenir.
La plaie s’est refermée, non parce que tu es guérie mais parce que la lame est fine et ne supporte pas le froid du dehors. Tu n’as pas mal mais tu sens constamment l’existence d’un intrus en toi. Tu te diras que si on t’a colonisée c’est parce que tu étais colonisable mais tu n’en seras jamais assez convaincue pour avoir la paix.
Tu ne comprends pas d’où naît cette douleur silencieuse ; elle te paraît tiède et presque sans poids mais, souvent, les choses légères s’imposent et s’incrustent mieux dans le vide. Oui, tu es vide puisque tu ne vois plus rien ; même ta douleur, tu ne la sens pas assez intensément, même que tu n’éprouves pas le supposé plaisir de la solitude.

Tu as, un jour, parlé avec la mort mais ses arguments ne réussirent point à te convaincre. Depuis, elle s’est tue, fière et hautaine. Depuis, tout autour de toi se tait. Même le silence qui, jadis, daignait échanger avec toi quelques murmures, s’est tu.

Tu es partie pour te retrouver ailleurs. Mais, en te cherchant, tu oublias le chemin et, en l’oubliant, tu as empreint un ravin. Au fond de l’abîme, tu as cessé de voir et de vouloir remonter. L’espace se résume pour toi maintenant en un simple néant noir et sans fins.

Tu es seule désormais et, n’étant pas dans le même abîme où tu te trouves, je me contente de la sentir, ta solitude, et de te faire sentir que je la sens !

Celle d’Hier