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Quand une femme meurt - Ă la mémoire de Camus
- Par Sarah HAIDAR
- Publié 09/9/2007
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- Pas noté
Ma femme est morte, il y a maintenant une semaine... Sa mère m’accuse en sanglotant de l’avoir tuée ! Je ne sais pourquoi, sans réfléchir, j’approuvais et démentais en même temps ce qu’elle disait ! L’inspecteur de police me posait tas de questions. Je répétai la même réponse :
-Monsieur l’inspecteur, elle est morte par le poison, elle a avalé un café empoisonné.
-Et votre belle-mère vous accuse de lui avoir mis le poison dans sa tasse de café. Qu’en dites-vous ?
-Puisqu’elle le dit, c’est que c’est vrai Monsieur l’inspecteur mais c’est probable que ce soit faux aussi !
L’inspecteur me regardait avec stupeur. Je ne sais pourquoi je me livrais aux soins de la providence, pourtant ma femme me disait toujours que la providence avait un strabisme divergent ! Je ne peux me défendre ni même réfléchir à ce qui vient d’arriver. Je ne sais pas si je l’ai tuée, si elle s’est suicidée, si rien de ça n’est vrai.. Je ne sais pas encore.. Mes yeux sont embrouillés, mon corps semble peser des tonnes de plomb, mon esprit est partagé entre la réalité et le souvenir vague du lointain univers dans lequel j’ai navigué ce jour-là.
-L’avez-vous tuée monsieur ?
Cette fois, les yeux de l’inspecteur semblent refléter une profonde confusion ; n’a-t-il jamais rencontré durant sa brillante carrière un cas pareil ? Un psychopathe toxicomane avouant son crime ? Mais est-ce vraiment mon cas ?
-Je vous laisse le soin de trancher ça Monsieur l’inspecteur ; en attendant, je tends vers l’avis de ma belle-mère, étant donné qu’elle connaît sa fille mieux que moi !
Le pauvre inspecteur ! J’imagine qu’il est en train de se dire : « Quand je me débarrasserai de cette affaire, j’irais soigner mes nerfs et peut être même mon esprit chez les Yogis ! ». Je ne veux point le contrarier mais j’ai toujours eu le mensonge en horreur ; j’ai toujours adoré dire la vérité, ça m’offrait un plaisir insolite, une sensation de légèreté et de délivrance. Rien de plus enchaînant que le mensonge ; croyez-moi Monsieur l’inspecteur !
Rien ne semble contre moi. Il n’y a point de preuves, pas d’empreintes digitales, même pas la trace d’un poison quelconque dans la maison. Pourtant, le rapport de l’autopsie n’entend pas à douter : ma femme est morte parce que son café contenait une assez grande quantité d’arsenic !
Ils s’en vont questionner les droguistes des parages, leur montrent ma photo et demandent si je suis passé, il y a une semaine, acheter de l’arsenic. Une seule et simple réponse : « Non ».
Peut être, l’ai-je acheté ailleurs, à l’autre bout de la ville. Pourraient-ils faire le tour de tous les marchands de poisons existant dans cette vaste cité ? Cette enquête, à ce qu’il paraît, durera plus longtemps que je ne le crû ! Mais pourquoi suis-je toujours en liberté ?
-Il nous faut soit une preuve soit un aveu pour vous incarcérer monsieur !
-Je m’excuse monsieur l’inspecteur mais en ce qui concerne la preuve, j’aurais bien aimé vous être d’une quelconque utilité, quant à l’aveu, je ne peux absolument pas vous assurer que j’ai tué ma femme ou non ; ce serait malhonnête de ma part !
L’inspecteur frise la folie, je le sens, ! J’ai de la peine pour lui mais hélas ! Je ne pourrais lui venir en aide tant que mes souvenirs refusent de se remettre en ordre !
-Etiez-vous sous l’effet d’une quelconque drogue le soir du décès de votre femme ?
-Non, monsieur l’inspecteur !
Il frise la folie, j’en suis persuadé ! Non, je n’étais pas sous effet mais j’étais ailleurs. Ca vous est sûrement arrivé, monsieur l’inspecteur ! Tout le monde connaît cette sensation ; la seule différence c’est qu’avec moi, ça a duré plus qu’il ne le fallait ! Quelques secondes de détachement absolu, de non-vie dans la vie, comme si l’âme se séparait du corps pour un bref moment qui dure des éternités là-haut, quelque part, là où la lumière enveloppe tout le reste, même la mémoire et la parole… Vous avez certainement vécu ça, monsieur l’inspecteur, mais juste pour quelques secondes ! Cependant, moi, je ne sais toujours pas pourquoi et comment, je suis resté des heures dans cet état indicible qui m’a pris de moi-même et m’a jeté dans les abîmes lumineux de l’oubli. Des heures durant lesquelles, une femme est morte ; ma femme !
-C’est lui qui l’a tuée ! Il n’a jamais été un homme normal ! Il la laissait parfois pendant des mois et des mois et partait retrouver les catins de son passé. Elle dérangeait trop sa liberté, c’est pour ça qu’il l’a tuée !
J’ai toujours envié l’éloquence de ma belle-mère ! Elle s’exprime d’une telle exactitude qu’il serait sacrilège de ne pas la croire !
L’inspecteur l’entend râler sans vraiment avoir l’air de l’écouter ! Il attendait de moi le dernier mot mais hélas !
-Le détecteur de mensonges ! Oui, c’est ça qui va trancher l’affaire ! C’est ça !
* * *
Drôle de machine ! Un simple curseur métallique qui décide de l’avenir d’un homme ! Mais soit, si c’est de lui que dépend la vérité, j’en serais fort soulagé !
-Avez-vous tué votre épouse ?
-Je ne sais pas !
-Où étiez-vous à l’heure du décès ?
-Sans en être parfaitement sûr, je crois que j’étais chez-moi !
-Avez-vous acheté de l’arsenic durant les jours qui ont précédé le décès ?
-Je ne sais pas mais si mes souvenirs sont bons, on n’a jamais eu des rats à la maison !
-Votre femme, a-t-elle jamais eu des intentions suicidaires ?
-Pas à ce que je sache !
-Aimiez-vous votre épouse ?
-Oui !
-L’idée de la tuer, n’a-t-elle jamais frôlé votre esprit ?
-Je ne sais pas !
Le questionnaire pris fin et le détecteur affirmait que je ne mentais pas !
L’inspecteur frise la folie ! Je ne le sais que trop bien !
Ma belle-mère finit par se taire, convaincue que ses accusations ne faisaient qu’éloigner de plus en plus la vérité.
La vérité… Comme je voudrais la voir jaillir comme un soleil en ce moment ! Qu’elle soit incarnée par le corps d’une femme ou d’un ermite ; qu’elle vienne enfin mettre fin à ce grand vacarme, me soulager de mes propres questionnements et nous offrir l’ultime certitude !
-L’affaire est close. Le suspect est innocent. La défunte s’est suicidée.
Dit le juge d’instruction en tâchant vainement de voiler l’apparente incertitude qui luisait de ses yeux…
* * *
Je m’en dors en serrant l’oreiller de ma femme contre moi… Elle me manque !