Le feu de bois dans la cheminée zébrait son visage d’étranges égratignures rougeâtres, ses sourires me paraissaient sataniques, sa beauté effrayante, ses regards démentiels… Je l’ai tuée !
Ses yeux me fixaient avec une stupeur mêlée d’une tendresse maternelle tandis que mes mains enserraient son joli cou avec une telle force, un tel acharnement qu’elle finit par ne plus pouvoir me regarder ! Ses yeux se fermèrent, sa bouche entrouverte était si délicieuse dans cet état d’inertie divine que je ne pus m’empêcher d’y déposer un léger baiser ; elle était encore chaude, j’en garde toujours la mystérieuse saveur sur mes lèvres…

Je l’ai tuée et jusqu’à maintenant, je ne sais point pour quelle raison !  J’ai entendu dire par un ami psychiatre que les tendances criminelles sont innées dans l’homme et que l’acte en lui-même n’a d’autre raison que cette envie irrésistible, incontrôlable et vicieuse de tuer quelqu’un, de priver un être vivant de sa vie, de ressentir le plaisir de pouvoir immobiliser son corps, figer son regard et taire la joyeuse symphonie de ses battements !
Etais-je décidé à la tuer avant même que je ne la connaisse ? Qu’est-ce donc cette force irrépressible qui s’est emparé de moi au moment où je l’observais entrain de contempler le feu de bois dans la cheminée ? Ce doivent être ces reflets irisés que les couleurs de la flamme dessinaient sur son visage, des reflets appelant à la violence, au sang, au crime ! Ce furent une envie et un besoin irrésistibles d’étrangler cette sublime jeune femme, de mettre fin à sa vie, une vie dont je ne connus que quelques bribes éparses qu’elle m’avait racontées durant le long trajet qu’on avait fait ensemble.

Je l’avais connue le jour même. Sa silhouette sous un doux soleil hivernal tirait mille étincelles de désir contenu et de besoin bestial d’être prise, prise par un gars de passage, par un quelconque, par un inconnu…
Elle attendait un taxi dans cette région déserte de la vieille ville, elle savait qu’il n’y avait pas de taxis à cette heure-ci, surtout pas dans un endroit pareil ; mais elle attendait, elle attendait autre chose, elle attendait son Casanova passager, sa jouissance quotidienne, ses halètements et ses cris de louve énamourée… Et je fus celui qu’elle attendait, comme ç’aurait été le cas avec n’importe quel gars ayant pu l’apercevoir avant moi ! Ce ne fut pas moi qu’elle attendait, ce fut moi qui arrivai le premier !
- Je vous dépose ?
- Je vous en serai drôlement reconnaissante !
Son regard esquissait déjà le reste de l’histoire !
- Je vous dépose où exactement, madame ?
- Appelez-moi Kinda ! Déposez-moi du coté de la Rue aux Milles Plaisirs, Avenue « Moment qui dure une éternité », en face du Grand Magasin de l’Enfer !

Je n’ai jamais aimé les filles de joie ! Mais je l’ai déposée là  où elle voulait ! Le plaisir était si intense, si bestial que le moment durait plus qu’une éternité ! Elle hurlait, me griffait, me mordait comme un fauve.
Louve insatiable, bête de l’amour, éternelle assoiffée, Déesse du désir… Femme de ma vie !
Après que tout eut atteint son paroxysme, tremblante de plaisir, elle souriait malicieusement en me caressant le torse, n’en finissait pas de me lécher les lèvres tandis que son genou frôlait vicieusement ma lance…
Ce que j’ai vécu avec elle, devrais-je l’avouer, jamais une autre femme ne me l’a offert ! Une sorte de transe mystique, la foi suprême en tout ce que nous faisions, le voyage interminable, l’amour inclassable, le Parfait… l’Absolu !
J’en avais gardé toutes les sensations, j’étais pris de moi-même et je parcourais le monde entier en la serrant contre moi ! Perplexe et extasié, je pensais à ces moments à la fois éphémères et éternels que je venais de vivre avec elle, je me revoyais entrain de plonger avec elle dans la fosse aux plaisirs… et je ne me reconnus pas…

C’était certainement le feu de bois scintillant sur son visage qui m’a poussé à l’étrangler ! Je ne vois absolument pas autre explication ! Car, cette femme, cette femme de rêve que j’ai possédée le temps d’une jouissance, cette femme-là : Je l’ai aimée !
Je l’avais tuée ensuite ! Peut être justement parce que je l’ai aimée ! Peut être parce qu’elle était le Parfait, l’Absolu !

Son corps était étendu, inerte et désirable, devant la cheminée. J’éteignis ma cigarette, m’approchai d’elle ; son visage exprimait une étrange quiétude, ses lèvres étaient devenues blanches mais le feu continuait à zébrer son visage de reflets irisés !
- Je vous ai déposée là où vous vouliez ! Etes-vous déjà arrivée au Grand Magasin de l’Enfer ?

La femme parfaite... Je posai ma tête sur ses seins encore chauds, proférai une prière et fermai les yeux