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Le Revenant- En hommage à Al Mutanabbi
- Par Sarah HAIDAR
- Publié 09/9/2007
- Nouvelles
- Pas noté
Je n’ai rien eu, je n’ai rien donné.. Je suis resté là comme une ombre, observant le parfait cheminement de l’Histoire sans que je m’en sente concerné.. Car j’étais un homme qui se refusait à la mort !
Oui ! La mort ! Celle que tout le monde prend pour la seule finalité légale et juste à notre misérable vie.. Où en est donc la preuve ? Les paroles sacrées du Coran ? Les instructions du Prophète ? Ou serait-ce la pure et simple habitude ?
L’humain, en effet, le vrai humain, n’est pas sensé croire à ces dogmes façonnés par le raisonnement rationnel, il ne doit croire en rien sauf en son existence, ne doit glorifier aucun dieu sinon lui-même, ne doit respecter aucune religion sauf celle de son Egoïsme Suprême, ne doit accepter aucune évidence ni céder à nulle loi.. C’est celui là qui m’a hanté depuis que j’ai ouvert les yeux, et qui, dans un défi éternel, se refuse toujours à la mort !
Mon histoire avec le monde est une des plus banales.. Cependant, il y a quelque chose de mystérieux, d’énigmatique, d’indéchiffrable.. une question accablante, se suffisant à elle-même, refusant les probabilités et les hypothèses : Qui suis-je « vraiment » ?
La question sans le mot mis entre guillemets devient tellement facile qu’on peut y répondre de mille façons..
Je suis un homme né avec toute l’ardeur qui puisse accompagner la naissance d’un enfant.. En entendant mes premiers cris, j’ai vite esquissé les traits d’une vie aventureuse et chimérique qui m’appartiendra.. L’enfance fut rapidement dépassé et l’adolescence supprimée puisqu’elles ne me disaient rien et surtout : ne diraient rien à l’Histoire ! Et ainsi naquit le jeune homme fort, plein d’ardeur et assoiffé de gloire..
La Poésie me paraissait le seul moyen d’atteindre mes objectifs.. La capacité du verbe était hypnotique, la vigueur des vocables hallucinante et le charme du sens irrésistible.. Certains vers sont devenus proverbiaux, tels que : « Jamais l’homme n’aura tout ce qu’il veut et les vents ne soufflent pas toujours au profit des bateaux » et bien d’autres qui ont charmé les califes, les émirs et la population..
Ce n’est qu’en constatant le misérable état dans lequel baignait mon monde que j’eus le caprice de me déclarer « prophète » ! Evidement, ce fut le plus grave sacrilège que leur religion n’ait jamais subi.. Par conséquent, je suis resté, deux ans, prisonnier chez un Wali des plus dupes qui me libéra dès qu’il reçut de moi la miette dont il a tant rêvé : une simple ode d’imploration !
Après de longs voyages, j’ai atterri chez l’émir d’Alep qui me combla de faveurs et d’estime.. J’y suis resté neuf ans entiers durant lesquels, je survécus à tout : jalousies, intrigues, tentatives de meurtre, trahisons.. Mais j’ai fini par en être las et quitté Alep.. Ce prince était le seul qui put arracher mon respect car lui aussi, sans en être conscient, se refusait à la mort !
L’Egypte était l’une de mes rares erreurs car le sujet de mes éloges fut un esclave de couleur ayant réussi à s’emparer du trône de son maître défunt dont l’héritier était un jeune homme paresseux et sans ambitions.. Les deux n’étaient guère à la hauteur de ce haut trône.. Le seul qui le méritait pleinement était moi !
Mon amour pour le pouvoir finit par effrayer le roi-esclave qui, de ce fait, me séquestra « cordialement » dans ma demeure ! Là-bas, une étrange et longue fièvre s’est emparée de moi comme un ralentisseur prédestiné à mon éternelle avalanche. Une fièvre qui m’a inspiré une longue ode terrible et pleine de regret : « Ma visiteuse est pudique.. Car ce n’est qu’au ventre de la nuit qu’elle frappe à ma porte.. Je lui ai offert les draps soyeux et les édredons mais elle les refusait.. Et préférait dormir sur le lit de mes os fracassés ».
Une fois guéri, j’ai serré mes bagages et quitté l’Egypte en composant des satyres tempétueuses contre cette chose que les Egyptiens prennent pour roi : « Un roi castré et hideux.. Des hommes libres devenus esclaves.. Et des esclaves devenus dieux »..
Ce n’était nullement pour me venger car celui qui songe à se venger d’un corrompu ne serait qu’un pire corrompu, mais c’était pour me racheter auprès de moi-même..
Perdant espoir dans les Arabes en qui, à un moment d’absurdité, j’ai eu le grand tort de croire, j’ai atterri chez un prince Persan qui me combla de faveurs et de respect.. Mais mon instinct de voyageur insatiable me poussa à reprendre mon errance qui, cette fois, n’atterrit nulle part.. Car au milieu d’une nuit sans étoiles, un brigand dont je ne me rappelle même pas du nom m’a barré le chemin et, suite à une longue bataille, réussit à me tuer.
Voici une réponse abrégée à une question mutilée ! En la reposant toute entière sans censure, la question devient si fatigante que j’ai du mal à fournir le moindre effort pour répondre : Qui suis-je vraiment ?
Pour tout dire, ma mort clinique m’a largement suffi pour devenir, tout simplement, un homme qui se refuse à la mort !