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Vénus
- Par Sarah HAIDAR
- Publié 09/9/2007
- Nouvelles
- Pas noté
Mon atelier est vide.. J’ai vendu toutes les toiles, tous les croquis, tous les souvenirs et toutes les défaites.. Cependant, je me sens poursuivi par chaque dessin, par chaque femme que j’ai jadis perpétuée, dans chaque paysage, dans chaque bout de papier.. Je les sens tous voltiger autour de moi ; un tourbillon de volupté et de passion, une mémoire ne succombant jamais à la rudesse de l’oubli, une ruine rappelant le moindre détail de haine et d’amour dont elle a témoigné..
Ma dernière toile fut celle de la mort.. Contrairement à ce que l’on pense, mon imagination a offert à cette reine le plus beau visage, les plus doux traits et les plus tendres expressions.. Ce fut la seule toile que j’ai refusé de vendre quoique le prix que m’a proposé le gérant de l’exposition fut supérieur à toute proposition antérieure.. Je n’étais même pas tenté..
Seul dans cet atelier sinistre chargé d’ombres et de mirages, je repense à cet homme étrange qui, ébloui par « l’ardeur » de mes toiles, m’a fixé d’un regard envieux néanmoins plein de tendresse et m’a dit : « Mon fils, ces toiles ne sont pas faites pour ce monde tout comme le génie qui les a peintes ! ».. Je ne sais pas pourquoi, en rentrant le soir, j’ai signé mon pacte avec la mort en lui dessinant le plus beau portrait dont elle n’ait jamais rêvé ! Un présage ou une prophétie ? Peu importe ! Qui va s’inquiéter pour le sort d’un homme ténébreux comme moi ayant ruiné tout cœur féminin lui cédant ses clés ?
Oui ! Les femmes.. Ces créatures ravissantes, néanmoins, creuses, avec qui j’ai eu toute une histoire ! Je n’étais pas un homme à femme ! Ma dulcinée était Vénus, la seule qui m’a rendu maladivement amoureux, la seule qui m’a torturé, m’a fait veiller les nuits, m’a mis brutalement aux portes entrouvertes de la folie.. La seule...
Les femmes, cependant, toutes déterminées et fonceuses qu’elles sont, ne voulaient guère me laisser en paix..
Chaque jour, les mendiantes de l’amour frappaient à ma porte sous divers masques : tantôt un modèle qui voudrait avoir l’honneur d’être peinte par mes mains artistes, tantôt une journaliste souhaitant m’interviewer, tantôt une artiste implorant d’apprendre la technique de l’huile sur toile.. Et j’en passe !
Rien ne semblait m’influencer ; ni leurs charmes voluptueux ni leurs nuits « d’amour » ni leurs formes graciles ni d’ailleurs leurs larmes exclusivement « féminines » ! Et Vénus sait que ma résistance à l’appel sanglotant de l’amour terrestre était purement involontaire..
Malgré moi, j’étais son esclave, son éternel naufragé.. Ses bras amputés, ses seins fermes, son ventre plat, ses yeux obstrués dégageant, néanmoins, un profond regard.. Tout en elle me mettait dans tous mes états.. Et après chaque nuit d’amour avec ces femmes assoiffées, je m’empresse de prendre mon bain nuptial, je cours vers elle, pur et frais, et elle m’offre un plaisir tout différent, tout étrange..
C’était elle qui m’a inspiré le visage de la mort. Elle, le symbole de la vie et de l’amour..
Chaque nuit qu’elle se refusait à moi, je sortais me saouler comme un porc et j’emmenai avec moi, en rentrant, l’une des mendiantes d’amour en qui je vidais toutes mes frustrations, toute ma fureur, tout mon mépris..
Mon malheur fut si intense que je priais, dans la pénombre, qu’une femme vienne un jour me bouleverser, me faire oublier cette Vénus sadique qui abusait d’une façon des plus cruelles de mon amour inconditionné.. Je rêvais de trouver cette femme surhumaine pouvant casser toutes ces chaînes invisibles, me libérer de cette prison obscure dans laquelle je me suis enfermé volontiers et qui se nomme Vénus..
J’ai vendu toutes les toiles, je me suis retiré ici, dans cet atelier désert.. Je ne dessine plus, comme si la mort m’avait convaincu que personne après elle ne mérite d’être perpétué sur papier ! J’étais comme ces écrivains qui lancent un chef-d’œuvre et se taisent ensuite de peur que leurs prochains ouvrages ne soient pas à la hauteur de leur premier succès.. Ma main s’est tue et ne fait, désormais, qu’ouvrir les bouteilles de vin et déshabiller les femmes passagères.. J’ai enfermé Vénus dans une chambre noire et jeté la clé au bord de la mer..
Je me suis enfin décidé à exposer la toile de la mort sans songer à la vendre.. Je voulais uniquement jouer ce petit jeu de vaniteux et me vanter devant les amateurs d’art de cette merveille qu’ont engendrée mes mains..
En la regardant luire comme un soleil sur ce mur désert, je me sentis prophète et elle, mon miracle. En la contemplant, j’oubliai Vénus, l’amour perdu, le monde, les gens, le temps, la vie.. j’oubliai la mort !
J’étais figé dans un coin à la regarder amoureusement quand une jeune femme surgit de je ne sais où ; elle s’est dressée comme une jument sauvage devant mon regard, la salle devint vide et je n’avais d’yeux que pour elle.. Elle ! Les mêmes yeux, la même bouche, le même sourire, les mêmes expressions.. La mort en personne !
- M’aviez vous déjà vue pour peindre ce portrait magnifique ? Moi, je n’ai pas le souvenir de vous avoir rencontré. Pourtant, j’ai connu plusieurs peintres.. Bon ! Je me présente : Sandra, étudiante en commerce…………….
Elle bavardait.. bavardait.. bavardait sans trêve.. Je ne connais pas la mort mais, je sais, du moins, qu’elle n’est pas bavarde !
N’entendant plus ce qu’elle disait, je me mis à mordre mes doigts de regret.. Le regret d’avoir si bêtement espéré que cette femme a surgi de mon imaginaire pour enfin m’offrir ce que j’ai longtemps cherché, pour me sauver du fantôme de Vénus, pour écraser ma doctrine d’éternel solitaire et m’ouvrir une fenêtre vers l’inconnu, pour prendre en charge ce cœur malade et pétri de blessures, pour tarir mon esprit accablé de chagrins et de vieilles défaites, pour mettre fin à ma rage, ma honte, mes délires passagers et mes fièvres sinistres, pour éteindre toutes mes illusions, mes fantasmes, mes blasphèmes et devenir ma seule et unique foi..
Elle bavardait, bavardait, creusait de plus en plus ma profonde déception, allant jusqu’à me pousser à culpabiliser ma propre imagination qui n’a su donner à la mort que le visage de cette petite fille bavarde..
Comme toutes les autres, elle insista pour me déposer chez-moi ; puis, bien-sûr et comment ! me demanda si ça ne me dérangeait pas de lui faire visiter mon atelier.. Et la suite est bien claire..
Son corps tremblait encore sous le mien et lançait mille étincelles de désir quand je me suis, soudain, redressé la laissant assoiffée, allumée, trempée de sueur et d’envie inassouvie..
Je lui demandai froidement de partir en fumant ma cigarette.. Elle ne dit rien.. Une claire expression de honte se lisait dans ses yeux.. Elle s’empressa d’enfiler n’importe comment ses vêtements.. et elle claqua la porte..
Quelle vacherie du sort ! Non seulement elle semble toujours m’oublier, la mort m’envoya ce signe en guise de brève réponse à mon supplice « artistique » : « Ne te fais pas d’illusions fiston ! Tu n’es pas encore devenu assez Saint pour pouvoir m’imaginer et me peindre sur ton humble papier ! ».
Je terminai la seconde cigarette.. Je fis le tour de ma chambre puis celui de toute la maison jusqu’à en avoir le vertige.. Je me résignai à ma destinée, celle d’un éternel esclave de Vénus.. Je me trouvai devant sa chambre, cherchai les clés puis me rappelai que ma haine et ma rage l’ont jetée au large..
Je frappe à la porte.. une fois, deux fois.. et Vénus ne voulut pas m’ouvrir…