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L’Eternelle Figurante
- Par Sarah HAIDAR
- Publié 09/9/2007
- Nouvelles
- Pas noté
D’abord, ce fut ses yeux : deux lacs de feu au regard perçant qui te donne l’impression qu’ils détiennent le mieux caché de tes secrets.. Ensuite, ce fut son silence : une forteresse entourée de hautes murailles et de ponts-levis qui ne se tendent jamais ; un silence souvent cassé par d’amers éclats de rire, comme qui dirait un détour malin d’un éternel sanglot.. Ensuite, ce fut son corps : une silhouette divinement dessinée, répondant à des critères de beauté d’outre époque ; svelte et élancée mettant en valeur d’une façon des plus naturelle ses formes débordantes de grâce et de charme.. Après, ce fut sa démarche ; celle d’une femme qui s’apprête à tomber et qui, néanmoins, se balance avec l’air comme une bulle pure et fraîche..
J’étais comme un nuage égaré la guettant là où elle mettait les pieds. Perçant le plus invisible de ses états d’âme, absorbant la plus limpide de ses larmes qui ne coulent jamais, écoutant les chants funèbres de sa messe silencieuse quand elle s’égare dans l’une de ses méditations mystérieuses..
Une femme rongée par une douleur inconnue, refoulée par mille masques de joie et d’insouciance.. Un cœur pétri de blessures et une âme vieille comme l’humanité semblant tout voir et tout connaître.. Un être flottant qui, sans dire un mot, sans fournir d’efforts, t’interdit de l’approcher, te poussant à te poser de centaines de question, à réfléchir des milliers de fois, à te culpabiliser de diverses manières avant de songer à lui souffler un « Bonjour ! Puis-je rejoindre votre table ? » ! Une femme face à laquelle tu te retrouves nu, démuni de toute ton audace et désarmé de toutes tes capacités séductrices.. Car c’était une femme qui semble tout classer dans les archives du « déjà vu, déjà vécu » et qui déguste ses précieux moments de solitude aimant à croire que plus rien ne l’émerveillerait, plus rien ne l’enflammerait de nouveau…
J’avoue que j’étais découragé.. Oui ! Tout audacieux et mégalomane que je suis, j’étais complètement découragé.. Car sa présence seulement semblait me mettre en cause, moi et toute mon existence creuse que je trimballais derrière..
Assis dans un coin de ce café qu’elle fréquentait quotidiennement, je suivais le moindre de ses gestes.. Quand elle jette son cartable sur le siège d’à coté, quand elle se jette elle-même comme une poussière fatiguée sur sa chaise, quand elle demande à la serveuse son thé et sa boisson de tous les jours, quand elle se relève pour mettre sa musique préférée, quand elle allume sa cigarette d’une façon oh ! combien royale et luxueuse ! quand elle écrit de sa petite main d’écolière quelques fragments sur sa feuille blanche, quand elle prend son recueil de poésie antique et qu’elle s’y perde entièrement comme si elle rejoignait cette époque en or des valeureux poètes disparus, quand elle sillonne la salle d’un regard nonchalant néanmoins plein de pitié, quand elle trouve refuge à contempler le monde extérieur avec la même expression de pitié presque méprisante, quand elle éteint sa dernière cigarette en la cernant d’un regard affectif, quand elle ramasse ses affaires, ses fragments et sa mémoire et qu’elle quitte les lieux aussi silencieusement, aussi royalement.. laissant derrière elle le parfum d’une jungle lointaine, les traces d’une présence aussi voluptueuse que pudique et la fumée d’une fée qui a surgi d’un conte sombre dont elle seule connaît le mystère et la fin..
Je revenais chez-moi ahuri, sentant toujours l’odeur de son thé, de son tabac, de son parfum, de sa sueur, de sa bouche.. Hanté par son fantôme qui perturbe mon sommeil, m’accable de doutes et de tourments.. Percé par son regard qui n’a rien de culpabilisant mais dont la pitié qui s’y lisait clairement allait jusqu’à me rendre honteuse toute mon existence..
Le lendemain, la même heure, j’y vais, je l’attends avec passion et impatience, mais sans la moindre intention de l’approcher..
Elle vient.. les lieux s’illuminent à sa vue.. les regards admiratifs la dévorent.. les filles semblent, elles aussi, avoir honte de leurs intérieurs creux et comblés de bavardages, face à cette présence imposante pleine de mystères voûtés par le silence.. elle vient leur voler les compliments et la complicité de leurs conjoints qui se trouvent, comme moi, pris dans ses filets et aveuglés par ses rais de lumière..
Une femme qui, sans lever le petit doigt, trouble toute une peuplade d’hommes se croyant les maîtres du monde et devenant à sa vue des canards bouillonnant de l’intérieur, se sentant tout simplement.. nuls !
Pourtant, elle.. elle planait dans un tout autre univers, ne prêtant la moindre attention à ces fantômes qui l’entouraient, n’étant même pas consciente de cet ouragan de soif et d’ivresse qu’elle provoquait en nous, humbles serviteurs dans son royaume d’antan que nous sommes ! Elle était si absente, si indifférente qu’on l’eut soupçonnée une statue de marbre figée dans ce coin obscur du café, tant sa chair était inerte et sans réactions pendant que son âme voguait dans ce vaste univers qu’elle seule peut connaître..
Voici un jeune homme qui susurre à l’oreille de son ami, prenant soin que sa campagne ne l’entende pas : « Restant ainsi glaciale comme un Iceberg, elle provoque en moi toutes les tempêtes du monde ! Qu’adviendra-t-il de moi si elle fait preuve de la moindre connivence avec mes regards qui la dévorent depuis belle allure ?! »
Un court moment passa puis le jeune homme, tout pris de désir qu’il était, décida de déserter sa campagne qui resta sans voix en regardant son bien-aimé se diriger vers la table de « ma » sirène et lui dire : « Excusez-moi mademoiselle, puis-je me joindre à votre table ? » (A sa place, j’aurais dit : « puis-je me joindre à votre solitude ? »)..
Elle ne semblait pas l’entendre, et ce n’est qu’en répétant sa question qu’il put avoir une réponse des plus tendres, mais ma foi : des plus cruelles : « Je vous excuserais plutôt si vous aviez la gentillesse de rejoindre votre table.. et votre copine, monsieur ! »
C’était désormais le premier et dernier avertissement pour tout aventurier risquant son honneur et sa virilité en songeant à conquérir « La Forteresse Du Silence »..
Une fois chez-moi, je formulais et reformulais les questions que je devais lui adresser pour m’épargner le sort du pauvre jeune homme audacieux : (Puis-je me joindre à votre solitude, Altesse ? Quel age a votre esprit, Madame ? De quelle galaxie avez-vous atterri ici, Etoile ? Dans quel océan êtes-vous née, Sirène ? De quelle tyrannie êtes vous l’héritière, Princesse ?…)
Tout l’homme gonflé d’orgueil et fatigué de la gente féminine que j’étais s’effondrait et devenait un pauvre adolescent cherchant la plus abstraite des formules pour aborder son rêve..
Dites-moi : est-ce facile de s’emparer d’un rêve ? ou encore moins d’un mirage fuyant ?
(Serait-ce possible d’entamer avec vous une discussion passagère qu’effacerait votre sublime mémoire à la tombée de la nuit ?)
Sottises ! Ce n’est pas de cette façon qu’on conquiert une cité interdite ! Il faut foncer ! Il faut jeter tout le régiment voire toute l’armée dans ce défi mortel : (Ca vous convient que je kidnappe votre esprit pour l’enfermer dans ma cage secrète ?)..
Je suis le conquérant du hasard, le cavalier sans tête, le Comte Dracula, le roi Richard Cœur de Lion, le sultan Soliman le Magnifique… Je suis ton éveil et ton ivresse, tes rires et tes pleurs, ta destinée et ta gloire.. je suis la terre de tes secrets et l’ultime fin de tes voyages…
Je me rendis donc, avec cette tempête rongeant mes entrailles, au café d’habitude..
Une heure, deux heures passées.. elle ne vint pas.. Une époque, des vies, des éternités passèrent et elle ne vint pas…
Il n’y avait que la fumée de son mirage qui entendait mes délires..