Nous revoici sur cette plage.. Après une année de sécheresse.. On marche comme deux âmes damnées sur ce sable qui ne dit mot mais qui semble tout comprendre.. On effleure ces vagues qui ont, jadis, témoigné de nos moments d’amour, de nos longs silences, de nos larmes et de nos regrets.. Nos regards ont tellement peur de se croiser qu’ils s’enfuient déjà vers cet horizon rougeâtre qui a absorbé tous nos cris, tous nos soupirs d’antan..

Nous revoici au temple de la mémoire.. Chargé est notre passé, plein de belles choses qui ne se reproduiront jamais, empli d’ombres et de cassures..

Tu es fatigué, je le sais.. Tu es silencieux, je le comprends. Tu es fier, je l’admire.. Tu fais semblant de ne rien voir, de ne rien entendre.. Tu préfères cacher tes blessures au lieu de me les livrer pour que je puisse les tarir.. Tu refuses de me prendre dans tes bras.. Tu veux me couvrir de baisers et de reproches mais tu te retiens.. Tu veux nager avec moi jusqu’aux extrêmes de l’horizon.. Tu veux qu’on brûle tous les deux sur cette ligne fine de feu et de passion..

Comme toujours, les mots qui sortent nonchalamment de ta bouche ne font qu’affermir ton éternel silence :
- Te souviens-tu ? Nous venions chaque jour ici pour avoir de ses bénédictions.. Cette sacrée Grande Bleue était notre confidente et notre protectrice… Drôle d’amour qu’était le nôtre !

Tu préfères creuser dans le passé, trouver la plus aveuglante des étincelles et me laisser brûler dans tes souvenirs..
Oui, je me souviens.. Je me souviens que tu étais un homme miraculeux qui m’a fait visiter tous les volcans, tous les océans, tous les cieux et tous les enfers.. Je me souviens que c’était un jour pluvieux quand mon étoile filante a croisé la tienne dans un monde parallèle caché aux confins de l’espace.. Je me souviens que c’était une planète chaude, très chaude, celle que nous avons choisie pour un séjour que nous estimâmes court, néanmoins, grand et plein de gloire..
Je me souviens que ma bouche n’a jamais effleuré la tienne pour avoir de ces extases inventées par la soif humaine, mais c’était pour réinventer, à chaque moment, notre amour et notre éternité…

Ne crains pas l’oubli car la mémoire originelle ne s’estompe jamais et ne succombe guère aux embuscades du temps…
* * *

Nous revoici sur cette plage.. Ma main ressent à peine les frémissements de la tienne.. Elle la cherche dans ce petit brouillard nous séparant, et dès qu’elle arrive à l’emprisonner entre les murailles de mes doigts, un vent mystérieux vient l’emporter au loin. Et elle s’en va, comme une plume, comme un nuage..

Quand j’étais là-bas et que je préparais ma valise de voyageur sans patrie, je rêvais de ce moment.. Ce moment que j’estimai le plus grand, le plus beau.. Mais te voilà devant moi : une femme en déclin, toute différente de l’espiègle fille qui m’a fait, jadis, visiter les jardins de l’enfance, toute sombre et larmoyante.. Me voici devant ma vieille blessure, je la reconnais à peine ; Ils l’ont épicée de sel et de déchets, elle est purulente et elle me fait mal... Me voici vidé de ma tendresse, de mes mots d’amour, de mes regards.. Me voici léger comme une poussière, scrutant ton visage ténébreux, j’y cherche celle qui m’a un jour troublé, j’y trouve une profonde déception, une indéchiffrable amertume.. J’y vois défiler ma douleur et toutes mes défaites.. Me voici, maussade et cassé comme les sons stridents de ta musique adorée. J’entends dans ton silence les cris de toutes les femmes nobles qui vivaient jadis en toi et que tu as décidé un soir d’étrangler.. Elles sont mortes et te voilà devant moi : une femme nue, effacée et presque sans visage.. Dis-moi : qui a volé tes trésors ? Qui a violé ton âme ? Qui a enterré tes secrets ? Qui a étouffé ta tempête ?

- Cesse de me maudire dans ton silence ! Regarde-moi… Regarde-moi et dis-moi donc : ai-je l’air d’un bourreau ou bien d’une victime ?

Je te regarde.. Je te cherche.. Tes yeux sont couverts de brume.. Tu pleures mais sans conviction.. Tes larmes ne sont pas assez profondes pour que je puisse m’y noyer.. Pourquoi les as-tu laissés faire de toi ce qu’ils ont fait ? Ils t’ont cruellement défigurée, tu sais ? Ils ont écorché ton corps et souillé ton âme.. Tu es une victime, certes, mais la victime devient, manifestement, bourreau quand elle se laisse faire sans résistance, sans cris d’au secours, sans amertume… Tu es ton propre bourreau !

Le regret était ton essence, le secret de ta grandeur.. J’aimais en toi le ciel indécis qui ne sait plus s’il doit pleuvoir ou neiger.. La sourde tempête qui fait des ravages là où elle pose les ailes et qui regrette tant de mal, tant de peine.. La femme de feu qui se régénérait après chaque avalanche de désir… Peux-tu me dire où elle est maintenant ?
Dis-moi où tu es pour que je puisse te retrouver.. Où ont-ils enterré ton essence pour que je puisse te raviver.. Dis-moi…

Je suis toujours là, sur cette plage, devant toi, comme je l’étais, il y a un an sur cette même plage.. Et si tu ne vois de moi que les ruines c’est parce que ton orgueil masculin te fait croire que tout est cassé en moi, tout est à jamais perdu.. C’est lui qui te pousse à me damner sans purgatoire, à me rejeter comme une vieille photo d’une femme morte, à me cacheter en rouge comme une prisonnière condamnée à la corde..
Laisse-moi te dire.. te dire n’importe quoi.. des bêtises, des délires, des mensonges, des excuses creuses.. Laisse moi te raconter mon histoire ; elle est tragique, je t’assure, elle est insignifiante aussi !
Il y a un an, on a livré nos secrets et nos larmes au coucher du soleil.. On a voulu jouer ce sale jeu d’absurdité avec l’amour.. Il est, paraît-il, un mauvais perdant.. il nous a quittés en nous maudissant.. Il ne fallait jamais le confronter, tout frêle et rêveur qu’il est, à la rudesse de nos défis enfantins..
On était devenu, en un clin d’œil, des assassins fous à lier, des éventreurs de l’amour, deux joueurs d’échecs charmés par l’enjeu de la mort et de la survie…
Ton roi et le mien ont succombé à l’acharnement des pions ignobles qui les ont trahis pour s’emparer de leurs trônes.. On a perdu.. et les « autres » ont tout gagné..
Il ne fallait jamais jouer ni parier sur l’incertain, ni risquer d’ouvrir nos mains au vent qui n’hésita pas à emporter cette plume blanche et légère que nous cachions entre nos doigts et qui se nomme l’Amour..
Tu vois ? On est, tous les deux, nos propres bourreaux..
Je t’offre mon aveu…
Vas-y ! Disparais maintenant.. Offre-moi, comme tu en avais l’habitude, ta fumée et l’encens de ta présence éphémère..
* * *

Je m’en vais cette fois sans toi.. J’avais, jadis, un clone parfait de toi dans mon corps et toute mon âme.. tu ne lui ressembles plus..
Je m’en vais, gardant quand même une mémoire et des images de toi : tes sourires, tes gestes adorables, tes regards fourvoyés, tes façons espiègles, tes larmes fières et tes fièvres tumultueuses.. Ces choses ne s’évaporent jamais..

Viens m’embrasser.. Ne crains rien ; ça ne va pas rallumer nos cendres, ça ne va pas irriter nos blessures, elles nous ont tellement fait mal que nous ne ressentions plus aucune douleur..

Oui ! Même le baiser ne change jamais.. Un grain de sel noyé dans un verre de vin français.. le goût de la civilisation inconnue, du paradis perdu.. à jamais perdu !
* * *

Nous revoici, de simples ombres sur cette plage.. Nous ne sommes plus là.