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ASSENSU D’AZROU N’THOUR- Adhrar ou l’âme des montagnards
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Par Admin Tifilkout.com
Publié le 08/11/2007
 

Sur les cimes, la robe kabyle, classique, le hidjab, le décolleté, le collant, le pantacourt et le jean se côtoient sans encombre. Les clivages idéologiques cèdent la place à l’émerveillement.
Quelle que soit la classe ou la tenue, on s’émerveille comme le vieillard, ou l’enfant comme des êtres faibles devant l’immensité des lieux et la beauté de la nature.....


ASSENSU D’AZROU N’THOUR- Adhrar ou l’âme des montagnards

Sur les cimes, la robe kabyle, classique, le hidjab, le décolleté, le collant, le pantacourt et le jean se côtoient sans encombre. Les clivages idéologiques cèdent la place à l’émerveillement.
Quelle que soit la classe ou la tenue, on s’émerveille comme le vieillard, ou l’enfant comme des êtres faibles devant l’immensité des lieux et la beauté de la nature.

«C’est vraiment beau, le paysage est fabuleux » s’émerveille Sylvie Nordmane, une Parisienne qui vient, pour la première fois en Algérie, spécialement assister à la fête de Azrou n’Thour, une montagne de Kabylie. «Je programme mes vacances par rapport à cette fête» indique Nait Saâda Mohand Ouali membre de l’Association des taxis kabyle de Paris (ATKP).» D’ailleurs, aujourd’hui j’ai raté la fête de mon meilleur ami, tant pis pour lui qui a programmé son mariage le même jour de l’Assensu» a ajouté Mohand Ouali. 1884 mètres d’altitude, à une vingtaine de kilomètres de Aïn el Hammam et puis monter, toujours monter suivant une trajectoire hélicoïdale jusqu’au col de Tirourda, et quitter la route nationale qui mène vers Bouira et Tazmalt pour parvenir au point culminant de Azrou n’Thour. A quelques différences près, ce lieu est la copie revue et corrigée de l’Askrem de Tamanrasset (Hoggar). Le week-end passé, le sanctuaire d’Azrou n’Thour a connu une animation très particulière. Des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du pays et même de France assister à la «méga-fête» organisée par le village Ait Adella de la commune d’Illiltene. «Cette année le nombre de visiteurs est plus important «fait remarquer Haimid le barbu, un des organisateurs qui ajoute: «les gens sont rassurés par la qualité de la réception et surtout la sécurité que nous leur assurons». Trois villages, Zouvga, Takhlidjt et Ait Adella organisent chaque année cette manifestation appelée «Assensu» durant les trois premiers week-ends du mois d’août, chacun à son tour pendant un week-end. Vue de si haut, la Kabylie s’offre dans toute sa splendeur. Les massifs du Djurdjura se dressent en remparts à des villages qui leur sont accolés sur les flancs. Le Djurdjura se découvre majestueux, imposant, rude, impénétrable et insensible au poids des ans et à l’érosion quotidienne du temps. Aride et austère il fait peur aux regards étrangers. Mais une fois le premier stade d’émerveillement dépassé, l’impression d’hostilité s’estompe.

A la beauté des reliefs, à la pureté de l’air se conjugue le charme des hommes particulièrement celui des filles. La rudesse de ces montagnes est alors atténuée par cette beauté proverbiale adulée et chantée, jusqu’à la porter au firmament, par les artistes taillés dans ce socle tels Slimane Azem, Matoub, Ait Menguellat, Idir et les autres. Enlaçant le Djurdjura, et même affectueux par la protection qu’il a offert depuis de millénaires à ces habitants qui s’y sont installés pour échapper justement aux servitudes des basses plaines. Personne ne précise les raisons de cette rencontre particulière à Azrou n’Thor tant l’historique n’est pas connu mais on s’accorde à dire qu’elle dure depuis des siècles. On s’y rend convivialement, on se régale avec un bon couscous à la viande, on savoure le beau paysage, on y rencontre des amis, on y fait de nouvelles connaissances et on redescend revigoré en attendant la prochaine zerda. On peut dire autant de causes qui entretiennent l’esprit de rapprochement. Pour les énumérer, il faudrait rechercher tous les motifs sociologiques qui caractérisent cette région. La liste serait longue, et, si l’on énumérait plus spécialement ceux qui agissent en Kabylie, on trouverait assurément qu’ils sont dus surtout aux milles rapports de voisinage forcé, conséquence de l’entassement des populations dans les étroites enceintes des villages. Les mots «Adrar»( la montagne ) et «Thamourth» ( le pays ) prennent une connotation très particulière chez le Kabyle.  Ils rassemblent toute la symbolique d’un code de valeurs jalousement gardées. Le nif ( l’honneur ), la rigueur et surtout la sécurité. L’invasion française de la région en 1857 a été une date repère pour les populations de la région en se sens que «l’Adrar du nif a été violé». Une offense jamais ressentie avec une telle ampleur. Le dépit et le ressentiment vécus apparaissent d’une manière frappante dans les poèmes et les vers composés par les auteurs de l’époque dont Si Mohand Ou M’hand.

Il a fallu des années pour la reconstitution du tissu social totalement disloqué. Si on excepte le travail de sensibilisation politique, qui était de toutes façons réprimé par les autorités coloniales, c’est ce genre de rencontres qui a permis de maintenir puis de ressusciter la cohésion sociale.
Azrou N’thour n’est pas le nom d’un saint mais les habitants de la région attribuent un caractère de sainteté à ce lieu. Azrou signifie en tamazight le rocher et T’hor fait référence à la prière de l’après-midi.

Appelé ainsi car c’est vers l’après-midi que le soleil pointe sur ce sommet de 1884 mètres d’altitude.
Les Ait Adella racontent plusieurs anecdotes surréalistes que des visiteurs y ont vécues. Des malades ont été guéris par la bénédiction de ce lieu, des immigrés absents pendant des années sont rentrés au pays après les avoir appelés à partir d’Azrou n’Thor, raconte-t-on. 5h 45 du matin, alors que les premiers rayons du soleil dorent les cimes, Azrou n’Thor s’anime.

Da Achour, fusil de chasse calibre douze en bandoulière, arrive sur les lieux exhibant toute la fierté d’un rude montagnard plein d’entrain et de vivacité. «J’ai démarré du village à 4h du matin», confie-t-il à Hamid qui réplique qu’il a passé la nuit sur les lieux.
Les familles de Ait Abdellah arrivent les premières avant l’afflux des visiteurs pour occuper Tavawalte, une variété de sapin qui prend la forme d’un parasol naturel à force de supporter le poids des neiges qui en hiver atteignent les deux mètres.

Ces familles viennent avec leurs bagages, , enfants et nourriture car le couscous est avant tout destiné aux invités. On s’y rend comme on va dans une fête, un pique-nique sans pour autant sacrifier le côté religieux du rendez-vous. Ainsi, tout se mêle et s’enchevêtre pour donner lieu à une tradition dont la sacralité en Kabylie est plus forte que tout. A 7h, tout est déjà prêt , le couscous et la viande ont été préparés la nuit par les jeunes du village sous le regard vigilant de Bouhou et Ammar Nait Saâda tous deux chefs cuisiniers à Alger. Les fusils se font de plus en plus discrets pour disparaître complètement à 8h du matin, heure de relève de la deuxième équipe chargée d’assurer la sécurité des lieux.

«Nous essayons de ne pas exhiber les armes devant les visiteurs et d’être discrets au maximum, c’est une recommandation du comité du village» précise Mak Mazighe un membre de la Coopérative théâtrale Ivghassene (les courageux). A 10 heures, la montagne fait sa mue. L’Adrar devient bariolé.

Le comité de village de paris
Des milliers de visiteurs arrivent. Inutile d’aller plus loin, il faut garer le véhicule à deux kilomètres de la plate-forme et continuer à pied et traverser un marché improvisé. Des pastèques, des sandwiches avant le couscous de midi et des souvenirs de Kabylie (bijoux et photos du rebelle Matoub) sont exposés aux passants du jour. Les hommes s’arrêtent au niveau de la plate-forme soigneusement aménagée par le village et les montent en file indienne vers le sanctuaire distant de quelques 300 mètres plus haut. La robe kabyle, le hidjab, le décolleté, le collant, le pantacourt et le jean se côtoient sans encombre sur les cimes. Les clivages idéologiques cèdent la place à l’émerveillement. Quelle que soit la classe ou la tenue, on s’émerveille comme le vieillard, la femme ou l’enfant; comme des humains faibles devant l’immensité des lieux et fragiles face à la beauté de la nature. Sur la route nationale qui mène jusqu’au col de Tirourda une file interminable de voitures serpente au flanc de la montagne. 

  La sécurité est assurée par plusieurs brigades de jeunes communiquant par des talkies-walkies ramenés à cet effet spécialement de France.
Aucun policier aucun garde communal ne sont présents. «Assurer la sécurité des dizaines de milliers de familles sans le moindre incident, le moindre écart de langage et dans ce qui était le véritable fief de Hassan Hettab est une prouesse qu’il n’est pas facile à de simples citoyens de réussir» reconnaît Ammi Said venu en famille assister à la zerda. Des familles, des couples, des groupes de filles, de jeunes circulent librement entre le sanctuaire et la source d’Aselgu sans la moindre infraction. Aselgu est une source située près du lieu de pèlerinage. Une eau incroyablement fraîche y coule sans arrêt au bonheur des visiteurs qui viennent s’y rafraîchir.

Sur ce trajet qui s’étale sur environ deux kilomètres, des jeunes scrutent et signalent le moindre incident. «On essaye toujours de ramener à la raison le provocateur et même s’il faut passer aux autres moyens on ne le fait jamais devant les visiteurs, la montagne est assez vaste pour cela» informe Said, un membre du comité de village. Evidemment la réussite de cette prouesse revient aux jeunes des Ait Adella qui ont veillé au grain et sur la sécurité des visiteurs. Sur ce plan, ce village apparaît comme une véritable république.

Condamnés par la nature et par les hommes à se prendre en charge, les habitants avaient mis en pratique un système de self-gouvernement d’une manière complète et radicale. Il est singulièrement rare qu’une administration compte un nombre aussi restreint de fonctionnaires et occasionne moins de dépenses à ses administrés. «Nous avons des travailleurs à longueur d’année au village, on emploie surtout les cas sociaux, ils font l’entretien et sont rétribués par la Thadjmaath» confie Bouhou, le cuisinier des grands rendez-vous. L’idéal d’un gouvernement libre presque à bon marché, dont les plus grands philosophes avaient cherché et cherchent encore la formule à mille utopies est une réalité intériorisée depuis des siècles en Kabylie et Ait Adella en constitue un exemple parfait. Autant dire que c’est une véritable ruche. Pour ne citer que ces exemples: toutes les ruelles du village ont été recouvertes par des dalles de ciment, une eau courante H24, de quoi rendre jaloux les habitants de la capitale, une crèche pour les enfants où l’on enseigne l’arabe et le français avant la scolarisation et des projets qui se chiffrent à des milliards de centimes. En d’autres termes il s’agit d’une République autonome. «Nous sollicitons notre commune très rarement pour la réalisation des projets, c’est beaucoup plus pour la paperasse», confie encore Da l’Hamid un responsable du transport dans une résidence universitaire à Alger. Le village de Ait Adella a son comité à Paris. «Nous avons une moyenne de 250 à 300 membres qui participent aux cotisations mensuelles», indique Mohand Ouali, président du comité de village à Paris. Un euro par enfant et cinq pour les adultes sans exception quel que soit le statut de la personne. L’argent est utilisé pour des projets d’utilité publique au village, comme l’eau, l’entretien et la prise en charge des cas sociaux. En outre, en cas de décès en France, le rapatriement de la dépouille est totalement pris en charge, de même que les membres de sa famille qui l’accompagnent. Evidement cet état de fait n’est pas sans sacrifices, mais c’est la conséquence naturelle de l’esprit d’association et de solidarité. Un couscous à la viande préparé sur place est servi aux visiteurs.

Tout était beau le week-end passé sauf l’état de la route. C’était la seule fausse note. Trois à quatre kilomètres de piste font grincer les dents des chauffeurs qui monnayent les pneus de leurs véhicules avec une vue féerique en montagne. «Nous assurons tout pour les visiteurs, la sécurité, le calme et un couscous à la viande. Le revêtement de cette piste est la seule tâche qu’on a laissée aux autorités locales, qu’elles fassent leur travail», s’énerve Farid un autre jeune du village chargé lui aussi d’assurer la sécurité.

 
Source : L'EXPRESSION- Ecrit par Brahim TAKHEROUBT