Elle est là, au milieu de la scène, sous les feu de la rampe, élancée, svelte, les yeux soulignés au kôhl, brillants tels ceux d’un serpent, la poitrine insolente, les cheveux noirs et luxuriants.

Une faible plainte musicale commence à semer dans son corps de légères vibrations. Elle ondule, elle dessine sur l’air des arcs et des formes étranges, ses hanches accompagnent la musique dans d’interminables préliminaires à la manière des « retardateurs du plaisir », ceux qui mettent une lenteur déraisonnable avant de plonger dans la fosse aux délices afin de donner à ces derniers l’éclat et la splendeur dignes d’une immortalité.

Les spectateurs rêvassent sur la musique et les déhanchements langoureux de la danseuse. Quelques moments encore, on marque deux ou trois secondes de silence pendant lesquelles le corps s’immobilise dans une torpeur mystique. Ensuite, la « derbouka » fait bouger le bassin de la danseuse en deux mouvements annonciateurs d’une transe sans merci. La musique, alors, se déchaîne et le corps commence son ascension vers la Félicité.

Il y a dans ces mouvements enfiévrés une expression romanesque de divers états d’âme. Outre la luxure et les fantasmes qu’éveille la vue de ce corps parfait jouant de ses charmes, on peut y discerner un aspect spirituel, mystique qui renvoie fatalement à l’image de ces derviches tourneurs cherchant la lumière et l’anéantissement en l’Être Suprême.

La danse est une poésie sans paroles. C’est le corps qui s’exprime, se révolte, se soulève et s’effondre dans un enchaînement lyrique où l’expression atteint son stade de perfection. Quand le corps prend la parole, c’est un poème libre, sauvage et primitif qui s’écrit sur la face de l’air. On ne choisit pas ses mots, on ne relit pas, on ne rature pas. C’est l’élan et, uniquement, l’élan qui est roi. La danse se libère ainsi du despotisme de « la machine pensante » et donne libre-cours à ses folies, ses fantasmes, ses rêves les plus déraisonnables qui déferlent en jets et en avalanches.

La danseuse a décollé de la réalité, sous l’effet d’un opium musical rappelant l’Arabie ancienne ; une vaste cour enchantée bercée par les douces brises d’une nuit d’été, le gazouillis des oiseaux, le parfum du jasmin et les sons plaintifs d’un luth tourmenté. Le Sultan est bien installé au milieu des édredons, entouré de plusieurs servantes aussi belles les unes que les autres, fumant son narguilé, un verre de vin à la main, admirant l’ivresse de ces corps sensuels au milieu de la cour qui virevoltent, tels des papillons de nuit, autour d’une flamme imaginaire.

Le moindre mouvement, le moindre pli dans le visage, le moindre regard, a un sens et une histoire. Un œil critique et raffiné saura certainement féconder de ces torsades lubriques et mystiques à la fois un poème, une peinture, un roman même ! Il faut tout scruter, s’accrocher au moindre détail, faire irruption dans le corps pour ressentir toutes ses vibrations, pour suivre toutes ses éjaculations intérieures. Il faut se transformer en une « échelle de Richter » pour attraper la plus invisible, la plus silencieuse de ses secousses sismiques. Il faut tendre l’oreille, tel un chat prédisant un danger, pour attraper les cris et les échos naissants du silence grandiose de l’âme.

Car, il s’agit bien d’une âme qui s’exprime, qui s’exorcise et s’envole. Il s’agit aussi de questions, de reproches, de plaintes et de tourments que le corps nous transmet par procuration de l’âme.
C’est toute une vie que l’on voit se relater dans ce flot de passion et de nostalgie. Pas forcément celle de la danseuse mais une vie abstraite, intemporelle ne pouvant naître que d’un rêve, une plaie que le temps a rendu insignifiante, un tatouage tracé sur un nuage lointain.

Cette vie, c’est la notre, nous les Humains ; celle qu’on n’a pas vécue « réellement », ou qu’on ne se souvient pas avoir vécue parce qu’en fait c’est elle qui nous a vécue, au temps où l’âme n’était qu’une enfant invisible, voyageant au gré du vent, libre et légère.

L’acte même de danser est une tentative de rattraper cette vie, de la « transplanter » dans les innombrables espaces vides qui emplissent celle que l’on partage avec les autres sans la vivre vraiment. Une tentative désespérée que l’on trouve dans les vers d’un Fernando Pessoa, dans les symphonies et les sonates d’un Beethoven, dans les toiles d’un Issyakhem, dans les romans d’un Dostoïevski…Une vie furtive, terrorisée par le monde, solitaire parce que fragile, éloquente dans son silence, légère et libre… Elle se manifestera certainement pendant que la danseuse continue de mettre le feu à nos sens et à notre conscience mais elle disparaîtra de nouveau, rejoindra son nuage et poursuivra son voyage lorsque la musique, suite à une lente agonie, se tait enfin et que la danseuse tombe en tournoyant dans une ultime chorégraphie telle la dernière feuille d’un arbre harcelé par les vents d’automne.